PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VII. 5'il
nant si mon fils aimoit l'argent. Il répondit qu'il n'avoit pas l'air de savoir encore y mettre le prix. « Il faut le lui apprendre, ditDuclos, et lui dire que l'or nest estimé que par l'usage qu'on en fait. En soi c est une chose qui n'est ni bonne ni mauvaise; mais c'est comme une épée entre les mains d'un sage ou d'un fou. Au reste, qui sait conserver la fortune de ses pères est toujours assea riche. »
L'enfant interrompit une ou deux fois notre entretien pour montrer sa besogne; à la fin, nous l'appelâmes. Son thème étoit sans faute grave, mais d'une construction comique, de sorte que si on l'eût traduit littéralement, il auroit fait un amphigouri fort au-dessus de l'intention et de la finesse de l'auteur. Linant eut bien de la peine à se dépouiller de sa gravité dans cette occasion. Après un petit sermon amical à l'enfant, nous nous en revînmes chez ma mère ; et nous convînmes chemin faisant, quil n'y avoit rien à tirer de Linant, tant que l'enfant resteroit au collège ; et Duclos se chargea de décider M. d'Epinay à l'en faire sortir promplement pour n'y jamais rentrer. « A propos, me dit-il, vous voulez donc lui laisser des préjugés; c'est votre affaire; mais souvenez-vous bien de lui dire que tout ce qu'on lui commandera, même de la part de Dieu, s'il est bon et utile à la société, c'est vraiment de la part de Dieu; mais cela fùt-il écrit dans lès livres les plus sacrés du monde, si cela n'est bon ni pour lui, ni pour les autres, ce n'est pas de la part de Dieu. »
Nous arrivâmes chez ma mère, oii nous trouvâmes très à propos M. d'Epinny. Duclos lui rendit compte de tout ce qu'il venoit de voir et d'entendre. Nous opinâmes tous fortenicnt pour retirer rcnfant du collège, et, après
mie assez lonn;ue bavarderio, Duclos l'emporta, et M. d'Épinay promit que j'emmènerois mon fils à la campagne, et qu'il ne me quitteroit plus. Cette décision en entraîna une autre tout aussi satisfaisante pour moi; c'est que ma mère consent à y venir aussi passer toute la belle saison. Dans dix ou douze jours nous irons y en passer huit, pour fonder notre établissement el y faire de petits arrangements nécessaires; ensuite ma mère y amènera mon fils.
SUITE DU JOURNAL
Me voici à Epinay depuis deux jours. J'ai été fort étonnée, à mon arrivée, d'y trouver tout ce que le luxe le plus recherché, et j'ose dire le plus indécent, peut imaginer d'inutile, et cependant d'agréable. Gauffecourt, qui est avec moi, en a été très-choqué : nous nous occupons des moyens de faire sentir à M. d'Epinay l'étendue de ses extravagances ; j'en prévois les suites les plus funestes, dont la moindre doit être sa ruine.
Duclos est venu dîner aujourd'hui ici ; il m'a trouvée triste, et m'en a demandé le sujet. « Tout ce faste me déplaît, lui ai-je dit, et m'annonce un avenir si fâcheux que je ne puis me résoudre à en jouir. — Qu'appelezvous en jouir? m'a-t-il répondu brusquement; mais il faudroit que vous fussiez folle à mettre aux petites maisons, pour être heureuse de toutes ces fadaises! Vous devez empêcher cela de tout votre pouvoir, sans quoi votre maison, avant qu'il soit peu, ne sera remplie que de plates espèces qui en chasseront la bonne compagnie et qui, par-dessus le marché, n'y viendront que pour se moquer de vous. »