PREMIERE PARTIE. - CHAPITRE VII
Le mardi.
Ma mère, mon fils et Linant sont ici depuis samedi. Le lendemain Francueil est venu nous demander à dîner. J'ai été assez contente de lui, mais je ne sais ce qui manque à tout cela ; il y a quelque ch .se à dire, je ne sais pas bien quoi. Je n'ai pu causer seule avec lui. 31. d'Epinay l'a prié de venir passer huit jours, ainsi que M. et madame de JuUy, qui s'y trouvoient aussi ; ils arrivent demain. Nous aurons encore Jelyotte. On projette de faire de la musique tous les soirs, et d'aller à la chasse tous les malins. Je ne sais trop ce que je ferai de tout ce monde.
Madame de Jully m'a demandé comment alloit mon âme. « Je n'en sais rien, lui ai-je dit. — Pauvre sotte! m'a-t-elle répondu d'un air qui, je vous avoue, m'a inquiétée. » Cependant elle ne m'a donné de ce propos aucune explication fâcheuse : peut-être veut-elle me ménaijer.
SUITE DU JOURNAL
Francueil est près de moi ; il est gai et paroît content, à (juelques moments de rêveries près. Il semble ne regretter rien ; il me sacrifie la chasse qu'il aime; il passe auprès de moi le temps que ces messieurs destinent à cet amusement. Malgré cela je ne suis point heureuse; je m'en veux en jetant les yeux sur le passé; j'y trouve une si grande différence, que je ne puis m'empccher d'en avoir l'âme déchirée. Ce n'est pas seulement son ton avec moi qui est changé, mais ses systèmes gêné-
raux le sont; aussi est-il moins réservé dans ses propos : il parle plus légèrement des lemmes. Jamais il ne faisoit autrefois de plaisanteries sur elles en ma présence ; il sembloit qu'il respectât tout le sexe en moi : ce n'est plus cela. Ma plus légère peine troubloit son repos : à présent ce sont des vapeurs qu'il me conseille de dissiper. 11 troque des bijoux, des chevaux. Quels singuliers griefs ! Il faut pourtant que j'avoue que tout cela me choque. Je n'ose lui en parler; je crains trop de lui déplaire, et que mes reproches ne lui semblent minutieux. Je ne connoissois guère madame de Jully, lorsque je redoutois qu'elle lût dans mon cœur, et blâmât ma passion pour Francueil. Je viens de me promener avec elle; je suis encore toute étourdie de ce qu'elle m'a dit. Je ne sais si je dois l'estimer ou non ; je n'ose prononcer. Voici la longue conversation que nous avons eue, pendant notre promenade. Nous marchions en silence. « Eh bien, me dit-elle tout d'un coup, avec cet air indolent qui lui est naturel, vous voilà bien contente, ma sœur, vous causez avec Francueil tant qu'il vous plaît, à présent que vous ne me craignez plus. — Cela est vrai, ma sœur. — Vous n'avez jamais si bien fait que de me dire votre afi'aire; mais au moins ne vous gênez pas, car il ne suffit pas de causer avec son amant; parlez-m'en tant que vous voudrez. — Si j'avois à vous confier mon bonheur, j'en userois plus librement, mais je crains de vous ennuyer, et d'abuser de votre amitié. — Abuser de l'amitié! Vous ne la connoissez donc guère; est-ce qu'on en abuse? Voilà ce qui fait qu'elle console de l'amour, et qu'il faut toujours chercher une femme à aimer, lorsqu'on a un amant. Ces messieurs n'en veulent pas, de l'amitié ; ils en trouvent les devoirs trop difficiles à rem^l"- Pour l'amoura cela est difiërent : aussi