PREMIÈRE Partie. — CHAPITRE VIT
autre chose qii injustice et que tyrannie, ne vous y trompez pas ; enfin ce caractère m'a alarmée. M. de JuUy s'est présenté; je l'ai préféré : voilà tout. — Mais tous cc5 partis qu'il m'a dit vingt fois que vous aviez refuses pour lui. — Il a raison, j'en ai refusés, plusieurs, mais ils ne le valoient pas. Plus je connois M. de JuUy, et plus je m'applaudis de mon choix. Il est bon enfant, dou.x, complaisant, foible, sans nerf, mais sans vice; en un mot, il est tout propre à jouer son rôle décemment, et je lui en sais gré : c'est un grand mérite au moins que celui-là. Au reste, il a cru être amoureux de moi, mais je vous promets qu'il s'est trompé. — Que dites-vous donc? ma sœur ; il vous adore comme le premier jour.
— Le dit-il? eh bien, il se trompe encore. Il y a une fille de la comédie à qui il fait des présents toute la journée. Il l'auroit, s'il n'avoit pas affiché delà passion pour moi; mais, dans le fond, c'est l'homme du monde que je vois le moins, et celui qui fait le moins ma volonté. — Ma sœur, ma sœur, vous êtes injuste. Pouvez-vous niei que votre mari ne soit uniquement occupé de vous plaire?
— Quoi! parce qu'il me donne continuellement des bijoux dont je ne fais nul cas, des robes qu'il choisit presque toujours contraires à mon goût; qu'il me loue des loges aux spectacles le jour que je veux rester chez moi? Eh! mais ne voyez-vous pas que ce sont ses fantaisies qu'il caresse, et non les miennes? Mais priez-le de faire céder un de ses caprices ou de ses goûts aux miens, vous verrez cette perle des maris devenir, tout en douceur, le sultan le plus despote : rien ne seroit si aisé que d'en faire un homme insupportable , il ne faudroit pour cela qu'y mettre bien du sentiment et de la condescendance.
— Vous parlez comme un ange, ma sœur ; tous êtes
excellente ; mais je veux mourir si vous pensez un mot de tout ce que vous dites : au moins votre conduite vous déinent-elle, car vous êtes la complaisance et la douceur mêmes. Vous avez l'air de n'avoir tous deux qu'une volonté. — Sans doute; voilà le grand secret. Avec un caractère comme celui de M. de Jully, il ne s'agit pas tant d'avoir sans cesse une volonté, que de lui avoir appris dans quelques occasions importantes, qu'on en a une qui ne plie que quand on le veut bien. Il sait qu'elle est là ; cela suffit. Au reste, la complaisance ne me coûte . rien, à moi : dans le courant de la vie il y a si peu de V, choses qui méritent qu'on y mette de l'importance. Mais nous voilà bien loin de ce que je voulois vous confier. J'aime, je vous l'ai dit; savez-vous qui? — Non, en vérité; seroit-ce Maurepaire? — Non, c'est Jelyotte.
— Jelyotte! Vous n'y pensez pas, ma sœur, un acteur de l'Opéra! un homme sur qui tout le monde à les yeux, et qui ne peut décemment passer pour votre ami ! — Doucement, s'il vous plaît; je vous ai dit que je l'aimois, et vous me répondez comme si je vous demandois si je ferois bien de l'aimer. — Cela est vrai; mais vous m'avez dit en même temps que vous exigiez que je vous rendisse service, et je vous déclare que je ne veux pas être la confidente de M. Jelyotte, ni servir ses amours. — Vous décidez tout cela un peu légèrement, ma très-chère sœur, et je n'aimerois pas à vous entendre deux fois tenir le même langage. Il ne s'agit pas ici du nom de mon amant; c'est moi qu'il s'agit d'obliger : le voulez-vous ou non?
— Quant à vous, ma sœur, je n'aurai jamais rien à vous refuser; mais il faut... — Fort bien. A présent, ditesmoi, Jelyotte n'est-il pas un homme estimable? Tout le monde ne le Irouve-t-il pas au-dessus de son état? —