‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 188 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VII

Cela est vrai, et cette phrase-là même vous condamne : le monde ne vous pardonnera pas. — Eh! mon enfant, le monde est un sot, et celui qui l'écoute aux dépens de son bonheur l'est encore plus. Bref, Jelyotte arrive ce soir ; il faut que vous le logiez dans la chambre bleue, à côté de la mienne. Je me plaindrai, pendant le dîner, du bruit que fait mon mari en sortant le matin pour la chasse : alors vous m'offrirez de lui donner le petit appartement qui est derrière le mien ; je l'accepterai, et tout ira bien. — Ah! lui dis-je, si vous n'exigez que cela de moi, à la bonne heure. — Eh ! qu'avez-vous donc cru, s'il vous plaît? Vous pouviez vous en rapporter à moi, ma sœur, pour être sûre que je ne vous compromettrois pas. Si un tiers eût été témoin de notre conversation, il auroit trouvé... Ah! je n'ose vous dire, en vérité, qui de nous deux s'est le plus compromise. N'en parlons plus. »

On vint nous interrompre. Madame de JuUy se plaignit, comme elle m'en avoit prévenu, du bruit des chasseurs. Je lui dis tout bas : « Vous nous jouez tous, ma sœur, car je crois que vous avez aussi donné le mot à votre mari pour répondre aussi juste à tout ce que vous désirez. — Je suis sûre, me dit-elle, que c'est lui rendre un service. »

En effet, il fut le premier à demander un autre appartement, « car, en vérité, dit-il à madame de JuUy, si je vous éveille le matin, vous me le rendez bien la nuit, quand vous vous retirez. » Je me chargeai de les mettre d'accord, en arrangeant leur appartement comme j'avois promis à ma sœur. Le soir Jelyotte arriva; le bonheui éclatoit dans leurs yeux. Ce tableau si séduisant me rappela des temps plus heureux pour moi, et me lit verser

(les larmes. Francueil s'en aperçut; il éloit dôjà dans la confidence de Jelyottc, qui est son ami depuis longtemps, comme vous le savez. Il s'approcha de moi, et me dit tout bas, en me regardant fort tendrement : Seront-ils les seuls heureux? — Non, lui dis-je, si vous m'aimez. » il me serra la main, et fut toute la soirée plus empressé, plus amoureux que je ne l'avois vu depuis longtemps. Il me donna la main après le souper pour rentrer dans le salon. « Vous me perdez, lui dis-je; et s'il faut payer cette soirée par autant de larmes que j'en ai déjà versées, laissez-moi plutôt dans cette tiédeur à laquelle j'ai tant de peine à me faire. » Il me regarda tendrement et ne dit mot; l'instant d'après il disparut, et fut près d'une heure à se promener seul dans le jardin. On ignoroit ce qu'il étoit devenu. On proposa d'aller un moment prendre l'air; nous le trouvâmes au coin d'une allée qui marchoit avec action, à ce que nous pûmes juger dans l'obscurité, par le bruit qu'il fit en nous approchant. Il m' offrit le bras, ou plutôt il s'empara du mien avec une vivacité qui me parut tout aussi singuhère que le reste de sa conduite. Je jouis de ce transport sans chercher à en pénétrer la cause, comme j'avois cherché celle de son absence. Nous restâmes jusqu'à près de deux heures dans le jardin. Ah! que Francueil n'est-il toujours de même! Aujourd'hui il va à Paris, il m'a promis de n'y passer que vingt-quatre heures, et de revenir; mais je n'y compte pas.

SUITE DU JOURNAL

Duclos est venu dhier ici aujourd'hui. Il ne lui a pas fallu un long examen pour pénétrer les sentiments de

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