PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VII
Jolvolle. Il échappe de temps à temps à madame de jally des coups d'œil qui déuientent son extérieur indolent. En voyant les progrès que Jelyotte a faits dans son cœur, et la manière dont elle m'a parlé, comparée avec sa façon d'être habituelle, je ne puis m'empécher de croire qu'elle désire plus vitement que vivement. Duclos, avec son aménité ordinaire, est venu me dire : « Que faites-vous de Jelyotte à demeure chez vous? Défaites-vous de cela : le rebut d'une duchesse ne peut donner que du ridicule; je crois qu'il en veut à votre sœur. » J'ai plaisanté de celte idée, comme si je la croyois absurde; mais il m'a confirmé ce qu'elle m'avoit dit, que M. de Jully n'est plus amoureux d'elle, et qu'il tâche d'accrocher incognito une actrice de la comédie. L'aprèsdînée Duclos ne put pas y tenir, il fallut qu'il en parlât encore. « Yoici ce qui va arriver, me dit-il. Jelyotte est tout installé ici ; il va se mettre sur le ton de votre ami ; il viendra familièrement chez vous, et vous passerez pour sa maîtresse ou pour sa complaisante ; car votre sœur ne manquera pas de l'exiger de vous avec sa douceur despotique. Vous ne dites mot. C'est peut-être déjà fait? Hem! parlez donc. — J'admire, lui dis-je en riant, le chemin que fait votre tête ; tout ce que vous dites là est... — Quoi? reprit- il ; tout ce que je vous dis là est vrai. Tous les sots complaisants qui vous entourent ne vous le diront pas. Ce n'est point un homme, encore une fois, dont on puisse faire son ami. »
J'en élois tout aussi convaincue que lui, mais je me suis contentée de le remercier de son zèlo et de son avis, en l'assurant que ma réputation n'auroit jamais rien à redouter de M. Jolyotle. Fraucueil est arrivé. Eh bien, voilà de ces bonheurs qui me tuent. Il nous a amené
M. Rousseau, qui est de retour'. Il m'a paru un peu effarouché de trouver tant de monde. Aussi s'en va-t-il demain. Je l'ai beaucoup pressé de revenir quand nous serions seuls; il a répondu obligeamment à cette invitation.
Le lendemain.
Que veut dire ceci! Madame de Versel mande à madame de Jully qu'elle s'ennuie de ne la pas voir, et que, si elle osoit, elle viendroit me demander à dîner pour passer quelques heures avec elle, et raisonner du projet de leur voyage. Devinez-vous ce que c'est, mon tuteur, que ce voyage! c'est d'aller passer quinze jours dans la terre de la comtesse d'Houdetot qu'elle ne connoît pas, avec M. et madame de Jully, Francueil, M. de Maurepaire et M. de Versel. Si Francueil tenoit le moins du monde à moi, penseroit-il à s'en éloigner? ne chercheroit-il pas le temps où j'irois voir la comtesse d'Houdetot pour y venir alors? Mais comment madame de Jully se prête-t-elle à cela, et peut-elle consentir à se séparer de Jelyotte sans nécessité?
Je n'ai pu me dispenser de prier madame de Versel à dîner. Ah! combien j'ai de répugnance à la voir chez moi! Francueil ne m'a rien dit de ce voyage; mais, moi, je lui en ai parlé, peut-être trop vivement, car enfin je n'ai aucune preuve, et de quel droit allois-je soupçonner cette femme ?
Ah! que je suis à plaindre! Celui qui est heureux et bien
* De retour de quel endroit? Peut-être de Fontainebleau, où l'on venait de jouer, à la cour, le Devin du village. En tout cas, ce n'est pas du voyage de Genève, qu'il ne fit qu'en 1754.