PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VII
établi dans le bonheur ne forme aucun soupçon ; mais celui qui est mécontent et inquiet a perdu la paix, et il ne peut apparemment la laisser aux autres. J'ai dit tout ce que je ne devois pas dire, et je fais sans cesse le contraire de ce que mon intérêt même exige. J'ai raison : je suis à plaindre, et je finis par avoir tort et par être blâmée. Avec quelle dureté il m'a reçue et écoutée! lui qui a l'àme si tendre, qui prend tant de plaisir à faire du bien!
Elle va donc venir demain, cette petite femme, et il faut se préparer à la bien recevoir, à lui faire mille amitiés, comme si j'étois enchantée de la voir.
SUITE DU JOURNAL
Elle est arrivée. Ah! il est certain qu'elle est bien jolie- Je me suis assez bien tirée de son abord. Francucil avoit été très-aimable le matin; il avoit passé près de deux heures dans ma chambre. Le cœur me battoit cependant à l'arrivée de madame de Versel. Jusqu'à présont il n'a pas trop pris garde à elle, et il a été assez occupé de ma sœur et de moi. On a parlé du voyage, mais d'une manière si en l'air, qu'en effet j'espère qu'il ne se fera pas. Madame de Ycrsel paroît cejiendant l'avoir fort à cœur; mais Francueil n'a relevé ce qu'on en a dit que pour faire naître encore plus de dillicnltés. En vérité, je me reproche mes soupçons; je crois (ju'il ne les méritoit pas. J'étois injuste. Ahl combien je le voudrois!
53i MÉMOIRES DE JlAUA.ME b'ÉPl>iAY.
Huit jours de distance.
0 jour brillant que la nuit et la peine n'obscurcissent jamais, et que la souveraine vérité, la paix et le calme éclairent sans cesse! jour rempli d'assurance, toujours exempt de changement; jour de la mort, enfin, n'arriverez-vous jamais? Oh ! plût à Dieu que cet heureux jour eût déjà paru, et que tout ce qui suit le temps fût fini pour moi! Quoi! celui qui me trahit est celui à qui j'ai tout sacrifié, mon devoir, mon repos, le respect de moimême! J'ai bravé pour lui l'opinion du public; je me suis exposée à la censure; j'ai étouffé les cris de ma conscience. On m'a vue entraînée par la passion qui m'absorboit tout entière; on a osé m'attaquer, me tourmenter; et j'ai perdu le droit de me défendre. J'ai tout souffert, parce qu'il me dédommageoit de tout.
...Ils sont partis, ils sont sans cesse l'un vis-à-vis de l'autre. De quinze jours ils ne se quitteront ni jour ni nuit. Tout ce qui m'entoure est flétri. Je le cherche. Je ne le trouve point; et c'est ma moindre peine. Je ne puis fixer mes regards sur aucun lieu qui ne me rappelle avec quelle passion j'ai été aimée. Le jour de son départ, ma douleur lui étoit importune; il ne pouvoit contenir sa joie. Puis-je me rappeler ces moments et n'en pas mourir de douleur? Je n'eu veux rien oublier. Puisse l'excès de ma peine ou me tuer ou me guérir!
Les deux maris sont partis dans une berline avec les deux femmes de chambre, à sept heures du soir; et madame de Jully, madame de Versel^ M. de Francueil et