‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 195 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE — CHAPITRE VIT · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE — CHAPITRE VIT

Je pars, et je me livre à l'espérance d'être reçue avec plaisir : ce sera au moins deux jours de bonheur et d'illusion. J'ai vu Duclos. Il dit que c'est une partie folle, indécente; qu'on dira que je cours après Francueil; qu'il faut que Gauffecourt soit fou pour m'accompagner.

De la Maillcraye

La première course de notre voyage a été silencieuse : mon mari dormoit. M. de Gauffecourt devinoit toutes les diverses idées qui bouleversoient mon âme; nous nous parlions par signes. L'après-dînée il se remit dans sa chaise et me laissa tête à tête avec M. d'Épinay. Celui-ci débuta par me dire des fadeurs qui me déplurent d'autant plus qu'elles m'empêchoient de rêver et de m'occuper des espérances que je concevois de mon voyage. Mais à la fin je n'en ai pas été quitte pour des douceurs. Il m'a priée, sollicitée, conjurée de revivre avec lui; jamais, dit-il, il ne m'a tant aimée. Je lui ai répondu comme le mérite la fausseté de toute la conduite qu'il a eue avec moi. 11 n'a rien épargné pour me gagner, et moi rien pour lui persuader que tout ce qu'il pourroit dire et luire seroit inutile. Cette route a été pour moi un vrai supplice! elle m'a paru d'une longueur insupportable. L'embarras de Francueil à mon arrivée, la récciUioii Iroide qu'il ni a faite, et les persécutions de mon mari, ah! quel supplice I Que n'ai-je le courage? tout seroit fini. Je l'ai bien en une fois, ce courage, et je n'étois pas tant à plaindre. Il aimoit alors, et son amour me doimoit du nerf ei de l'énergie; mais il ne m'aime plus. Je suis devenue pu sillanime : toute vertu est morte en moi.

5i4 MEMOIRES DE MADAME D'EPINAY.

Elle porte à son doigt la bague que j'ai longtomi s demandée à Francueil, et qu'il m'a refusée. Il porte la sienne. Que me faut-il de plus? Je voudrois partir demain, m'en retourner. Je voudrois... Je ne sais ce que je voudrois.

Le surlendemain.

Il est venu me trouver hier dans ma chambre. Je fondois en larmes lorsqu'il entra. Je voulus lui cacher ma douleur, ainsi que mon journal que j'écrivois. 11 me demanda le sujet de mes pleurs ; j'eus beau garder le silence, il se fâcha ; je cédai, et lui donnai en tremblant ce que je venois d'écrire. Il pâlit en lisant, se jeta à mes genoux : « Je serois un monstre, me dit-il, de préférer une petite minaudière, une enfant, une johe poupée à la plus adorable de toutes les femmes. — De toutes ces épithètes, lui dis-je, madame de Versel n'en mérite aucune; et en voilà trop pour que je vous croie aussi indifférent pour elle. — Je vous jure, dit-il, ma tendre amie, que madame de Versel ne me sera jamais de rien. » Mais la bague? C'est une plaisanterie; il la reprendra dès que j'y attache une idée, dût -il, pour la ravoir, faire agir M. de Versel. Mais pourquoi être sans cesse auprès d'elle? C'est qu'il s'ennuie, et qu'elle est drôle; elle a des naïvetés plaisantes. Enfin je suis un peu plus tranquille.

Nous avons causé pendant près de deux heures aussi douceihent que l'état de mon âme le peut permettre. Je lui ai confié les tendres persécutions de mon mari. II pense que M. d'Épinay veut m'amener à rompre cette séparation de biens qui le gêne, et me rend en quelque sorte indépendante de lui.

Après cette conversation nous rentrâmes avec Gauffe-

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