PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VII
court dans le salon, et peu de temps après toute la compagnie vint nous y rejoindre. Cette petite madame de Versel est quelquefois gauche et presque laide; dans d'autres moments, elle est remplie de finesse, de grâce, et sa figure a le plus grand éclat. Francueil, depuis notre conversation, paroît un peu plus occupé de moi; cependant je lui trouve un air contraint. Il ne parle pas à madame de Versel ; ou, s'il lui dit un mot, il est prononcé à l'oreille ou il est à double entente. Je ne sais si je suis prévenue, mais rien dans cette conduite ne me pareil naturel.
Je ne puis résister à mes incertitudes. Qu'il parlo; qu'il avoue tout. Fût-il mille fois plus coupable que ma tendresse ne le suppose, je lui pardonne et je serai tranquille. Ah! le plus grand malheur pour moi est de le perdre I A quoi ne consentirois-je pas pour que son cœur me restât? Mais je ne veux pas être trompée. C'est un dédommagement nécessaire à mon amour-propre, car je sens qu'un aveu sincère lui feroit tout pardonner et me rendroit au moins tranquille. Je ne parle plus de bonheur, il n'en est plus pour moi.
Hier elle lui disoil à mi-voix : « Vous n'êtes point aimable, monsieur de Francueil; vous m'accusez de caprices et vous ne cessez d'en avoir. Vous me parlez d'une façon et vous agissez de l'autre. On ne vous retrouve jamais le lendemain comme on vous a laissé la veille. Mais, d'où vient cela? » Francueil lui répondit d'un air assez léger, quitta sa place brusquement cl vint causer auprès de moi avec une gaieté, une aisance à laquelle je ne comprends rien. Cependant il tombe de temps en temps dans la rp-
verie, et a des moments d'humeur qui n'ont aucun sujet apparent.
Ils partent tous demain ; nous leur laissons deux jours d'avance. Il faut encore consentir à les perdre de vue quatre jours!
SUITE DU JOURNAL
Épinay (août 1752).
Nous sommes ici depuis quelques jours; Francueil est venu avec moi; il compte y passer cinq jours. Madame de Versel y viendra à la fin de la semaine ; et Gauffecourt m'a promis de rester le temps qu'elle y seroit. Quant à madame de Jully, il lui a pris pour Jelyotte un redoublement de tendresse qui la retient à Paris tant qu'il durera.
Francueil n'est pas absolument occupé de moi, mais il l'est de tout ce qui m'est cher. Il n'y a sorte d'attentions, par exemple, qu'il n'ait pour ma mère; il donne des leçons de musique et de dessin à mon fils toute la journée, avec le zèle et le soin qu'y pourroit mettre un maître. L'enfant paroît avoir de grandes dispositions pour ces deux talents.
M. d'Epinay a apporté l'autre jour un fort joli habit à Linant, avec un contrat de cinq cents livres de rente ; je ne sais si je vous l'ai dit. Le pauvre pédant en est tout émerveillé; il rit aux éclats en montrant ses dents blanches, pour exprimer sa reconnoissance; mais il a l'air un peu guindé dans l'habit séculier; il serre les coudes et les fesses et croise les basques de son habit comme une robe de chambre.
Je m'inquiète à présent de n'avoir plus de sujet d'in-