‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 197 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VII. 5'i · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VII. 5'i

quiétude. Je ne sais si les préventions fascinent mon esprit et mes yeux; mais depuis que madame de Ver^cl est avec nous, Francueil me paroît plutôt la fuir que la rechercher. Il va demain à Paris et dit qu'il y restera jusqu'à ce qu'elle soit partie.

Le lendemain.

Francueil est parti ce matin, et nous sommes restées seules, madame de Versel et moi. Après le dîner, nous avons envoyé mon fils se promener avec Linant, et nous nous sommes établies toutes deux, l'une vis-à-vis de l'autre, à nos métiers de tapisserie. La conversation s'est tournée, assez naturellement, sur le sort d'une femme qui a un amant. Madame de Versel a un mélange de naïveté et de finesse dans la physionomie qui donne à ce qu'elle prononce un sens que les mêmes phrases n'auroient pas dans la bouche d'une autre. Dans d'autres moments elle regarde fixement et est étonnée comme un enfant.

Elle étoit devant son métier, jouant avec sa tabatière, et ne travaillant pas. « Je crois, dit-elle, qu'une femme qui a un amant est bien malheureuse; il n'y a plus de repos pour elle, » Moi, la télé et les yeux sur mon ouvrage, en faisant semblant de travailler : « D'où vient donc, lui dis-je? — Mais la crainte qu'on ne le sache. — Avec une conduite sage et prudente, on ne le sait pas. — On s'en doute, dit madame de Versel; c'est la même chose... » Puis en riant : « On m'a tant dit, dans mon enfance, que des fautes de cette espèce étoient écrit(.'s sur le front, qu'aussitôt que je vois une femme à qui on donne un amant dans le monde, je la regarde, je laregarde, et comme je ne vois rien, je suis toujours tcnléc

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de croire, au fond de mon âme, qu'on l'a accusée faussenient. — Vous voyez donc, lui dis-je en riant, qu'on n'y connoît rien. — Oui, moi qui ne sais pas lire; mais les autres... Et puis ce n'est pas seulement celte crainte qui trouble; mais le caractère?... — Ah! cela dépend du choix ; j'avoue qu'd est difficile à bien faire. — Je le crois impossible. Est-ce qu'ils ne sont pas tous injustes? Sous prétexte de nous aimer, de vouloir nous rendre heureuses, de n'avoir qu'une seule et même volonté qui est toujours la leur, ils nous subjuguent et nous rendent encore responsables de leurs caprices. »

J'étois trop convaincue de cette vérité pour n'en pas convenir. J'étois étonnée de lui voir tant d'expérience, et de l'entendre parler si sérieusement. Il m'imporloit de pousser cette conversation plus loin. Je n'osois lui demander qui l'avoit si bien instruite. Je me retournai en lui disant : « Il y auroit un moyen, cependant, pour n'être pas trompée. — Etlequel, reprit-elle? — Ceseroitde prendre, pour conseil, des gens qui connussent bien à iond le caractère d'un homme pour qui on se sentiroit du goût, ou qui auroit la prétention d'en faire naître. — Ah! me dit madame de Versel en riant, cela seroit bon, lorsqu'il est question de se marier ; mais les amants sont trop pressés pour faire des informations. D'ailleurs, pour être sûr de son fait, il faudroit s'adresser à quelque amie mécontente, qui auroit ses raisons pour vous alarmer. »

Cette remarque me causa un violent battement de cœur. Je repris vivement : « Et voilà précisément ce qu'il seroit bon de savoir. Tout engagement libre et volontaire est plus sacré qu'un autre, et celui qui le rompt est coupable et très-coupable. — Eli ! mon Dieu, reprit madame de Versel tout étonnée, quel feu vous mettez à

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