PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VII
cela! » Je baissai promptement le nez sur l'ouvrage, et faisant vite quatre points : « C'est que le vrai et le seul malheur en aimant, lui dis-je, est de cesser d'être aimée, et que je ne saurois digérer la légèreté qu'on met à tout cela dans le monde... Mon Dieu, qu'il fait chaud! ne trouvez-vous pas? — Moi, non en vérité; je suis gelée. Il vient un vent par cette porte! — Il n'y a qu'à la fermer, » lui dis-je, en me levant ; puis je me rapprochai d'elle en me remettant à l'ouvrage. « Je ne saurois condamner une femme, me dit madame de Yersel, lorsqu'elle aime et qu'elle est tendrement aimée. Je vous dirai même, entre nous, que je ne sais pas trop comment on fait pour résister. — Ou...i... cela est difticile, » repris -je fort émue et en souriant sans envie; « mais... il faudroit bien prendre garde... On est si souvent trompée! Vous êtes jeune, ma chère amie. Vous n'avez pas beaucoup d'expérience. Je tremble pour vous... » Madame de Versel rougit, et puis, d'un air étonné, me demanda : «Qu'est-ce que vous dites donc? Sur quoi jugez-vous que je sois dans le cas? Je n'ai rien dit qui puisse... — Aussi je ne dis pas, repris-je en travaillant; non... j'attaque votre inexpérience en général ; je dis que les apparences trompent ; je vous en demande pardon, mais, à votre air, je croirois assez avoir fait de la prose sans le savoir... Vous vous taisez? Il seroit plaisant que je vous eusse donné un bon avis. — Bon! quelle folie! reprit madame de Versel un peu embarrassée. Premièrement, je n'ai pas foi aux amants, et puis l'humeur, l'humeur! je redoute 1 humeur, et je trouve que tous les hommes en ont. — Mais où trouvez-vous donc cela? Nous voyons à peu près les mêmes, et je ne leur en trouve point. » Madame de Versel se mit à rêver, et puis reprit : « Dites-
moi, madame dEpiiiay, connoissoz-vous le petit de Berville ^ ? — Je l'ai quelquclois rencontré, lui dis-jc d'un ton plus ferme. Pourquoi cette question? — Ah! pour rien. C'est que c'est un assez joli enfant ; mais il l'est trop aussi. — Mais non, pas trop. Il a de l'esprit, de la grâce dans la figure, l'air honnête. Il me paroît avoir la candeur d'un enfant. — Pas trop, pas trop. Il auroit plutôt un peu de disposition à devenir fat. Il a toujours les bontés de quelques femmes à citer. — Cela est aisé à corriger dans un enfant bien né. — Il y aune chose qui me déplaît de l'amour, ajouta madame de Vers el, avec l'air de ne plus penser du tout au petit de Berville, c'est, 0omme nous disions tout à l'heure, qu'il ne peut pas toujours durer. Cela est vrai, lui dis-je, et celui qui aime le dernier est bien à plaindre. — Je ne l'ai pas éprouvé par moi-même, mais j'ai été le témoin d'mi événement de ce genre, qui, je crois, me garantira pour ma vie du malheur de prendre une passion. — Il est certain que tôt ou tard ce malheur est à craindre. Il est rare que nous cessions d'aimer les premières. Les hommes ne se font nul scrupule d'une infidélité, et ne croient pas cp.ie nous ayons le droit de nous en plaindre. Quant à moi, je préférerois une rupture, sans nulle comparaison. — Vous avez raison ; mais concevez-vous qu'il y ait des femmes , assez viles pour se faire un plaisir d'enlever à une autre ^on amant? — Vous pensez comme un ange, lui dis-je avec transport. Cela est sûr, il faut être la dernière des misérables pour se faire un jeu du désespoir d'une autre; mais je pousse le scrupule plus loin, ajoutai-je en me rap-
» Nom supposé sans doute. Il y avait, du reste, une famille Legendre de BerviUe.