‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 199 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VII

prochant d'elle. Je voiidrois être bien sûre, avant d'écouter un homme, qu'il est absolument libre. Sa parole ne me suffiroit pas ; je crois que je ferois des recherches. — Cela est plus difficile, répondit-elle, mais quand on le peut, cela se doit. » L'aimable femme ! « Vous êtes charmante, m'écriai-je en l'embrassant, la belle âme! vous m'enchantez. — Vous êtes drôle, madame d'Épinay, » s'écria-t-elle en riant et d'un air étonné. « Il faut donc que je vous embrasse aussi, car je n'ai fait que répéter ce que vous avez dit. Allons, embrassons nous. — Ah ! de tout mon cœur. — Mais pourquoi donc est-on si aise et si étonné, lorsqu'on entend un propos qui prouve seulement qu'on n'est pas malhonnête, car ce que nous venons de dire ne prouve pas autre chose, et nous voilà extasiées comme si nous avions fait la plus belle découverte du monde. — Ma reine, j'ai peur que cela ne fasse pas d'honneur aux gens que nous avons connus. — Non, je crois que cela ne nous est pas particulier. Il me semble que tout le monde est comme cela.

« — Ainsi, vous trouvez qu'il est difficile de résister à un amant qui aime bien? — Ah! oui, surtout quand il pleure, répondit-elle. Vous vous en souvenez? A propos de quoi donc ai-jc dit cela? — A propos du petit de Berville et de beaucoup d'autres que vous ne nous nommez pas. — Comment! est-ce que j'ai dit... Mais non. Ah! vous êtes méchante, madame d'Épinay ; cela n'est pas bien. — Non, du tout, répliquai-je en riant. Vous ne m'avez pas dit, à la vérité, que M.deBerville fût amoureux de vous, miiis je l'ai deviné, ce n'est pas votre faute. Au surplus, je trouve (pi'il a raison , et s'il me demande conseil, je lui dirai de pleurer bien fort. — Non, non, je vous en prie, reprit-elle avec vivacité, ne lui dites pas,

5j2 MEMOIRES DE MADAME D'EPINAY.

ni à... » Puis, s'arrêtant tout court : «Ah! sérieusement, continua- t-elle, n'allez pas croire... — L'enfant! n'ayez pas peur... Mais à qui ne faut-il pas encore que je le dise?

— A personne, personne du tout, » je vous assure, reprit-elle vivement.

Cette vivacité me donna de l'inquiétude et me fit rêver un moment; et ne sachant ni ce que je disois, ni ce que je devois dire, je lui demandai si elle aimoit ou non le petit de Berville; elle m'assura que non. « Vous n'aurez donc pas de peine, lui dis-je, à refuser celui-là?

— Comme elle me confesse! me répondit-elle. Mais, ma chère amie, est-ce que vous vous intéressez beaucoup à moi? — Si je m'y intéresse! repris je avec vivacité et tout le trouble qui agitoit mon âme ; ah ! beaucoup, je vous jure. Tout ce que vous faites, tout ce que vous dites, si vous saviez comme cela me touche! Ah ! vous ne sauriez croire à quel point ma sensibilité... vos intérêts... Mais, qu'est-ce que nous disions? ajoutai-je en lui serrant la main? — Ah! madame d'Epinay ! En vérité, j'ai peur, dit-elle d'un air si naïf et si étonné! — Et pourquoi donc? — Ah ! c'est une folie qui n'a ni pied ni tète, reprit-elle en riant de toute sa force. Mais à la façon dont vous me serriez les mains, à la vivacité de vos expressions, j'ai dit en moi-même : Si c'étoit un amant déguisé! — Ah! ne craignez rien, lui dis-Je en riant de sa naïveté, mes sentiments pour vous sont d'une autre nature. — Ah! je le crois; je badine. Mais pourquoi votre voix est-elle altérée? — Est-ce que ma voix est altérée? Ah! ma chère amie, c'est donc par intérêt et par le désir que j'aurois de vous voir un amant qui pût vous rendre heureuse; mais un homme sûr, constant, sur lequel on pût compter, et comme malheu-

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