‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 201 sur 260 · PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VII. 3â · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VII. 3â

moins en vérité par amour-propre que pour lui épargner la honte d'avoir été dupée. En même temps je résolus aussi d'obliger Francueil à se décider entre elle et moi, si elle répondoit à ses sentiments « Mais, ajouta- t-elle, est-il vrai que vous soyez indiscrète, caustique? — Qui vous a dit cela? — C'est Francueil, qui par cette raison a exigé expressément que je ne laissasse jamais entrevoir à madame de Jully ni à vous qu il étoit amoureux de moi. — Coquette et méchante? Yoilà un joli portrait qu'il vous a fait de moi. Il est donc amoureux de vous?

— Comme un fou; il vous feroit pitié. — Vous l'aimez? Et le sait-il? — S'il le croyoit, il ne seroit pas aussi malheureux; mais... Eh bien? qu'avez-vous? vous n'êtes pas à votre aise. — Pardonnez-moi... ce n'est rien; ce sont mes misères ordinaires. No prenez pas garde à cela. Eh bien? — Eh bien, il y a plus de cinq mois qu'il est amoureux de moi. Il me persécute. J'ai été tentée vingt fois de céder par pitié et même par raison, car...

— Voilà, lui dis-je avec vivacité, ce qu'il ne faut jamais dire. Il n'y auroit que du malheur et de la honte à attendre d'un semblable engagement. Non, il faut ne le point flatter, lui dire net. Mais vous l'aimez peut-être?

— Hélas! je fais ce que je puis. Je le voudrois de tout mon cœur; mais... Au moins je n'aurois pas de reproches à me faire. — Comment? au contraire! Je ne comprends rien à ce que vous me dites. Vous vous taisez. Je ne puis deviner cet étrange secret. Mais, madame, c'est toujours un mauvais parti à prendre que celui de forcer son goût, de s'exagérer ses sentiments, et surtout de les exagérer aux autres. — Madame, voilà un ton de cérémonie bien bizarre dans ce moment. Est-ce pour m'encourager à la confiance? Vous avez des distractions uni-

qiies. Allons, il faut tout vous dire; rougir dans votre sein et vous avouer que je travaille en vaiji à me guérir d'une passion qui fait mon tourment. J'adore M. de W***. et j'en suis aimée de même.

— Ah! je respire ! m"écriai-jc, et où est donc le mal de cela? Aimez, aimez-le ; vous ne sauriez mieux faire. Embrassez-moi. Ah! ma chère amie! — D'oii vous vient ce transport? Je vois bien que vous ne savez pas... — Quoi? — Tout le monde dit qu'il a été l'amant de ma mère et même qu'il l'a quittée pour moi. — Tout le monde dit. Mais il doit le savoir, lui ; que dit-il? — Il le nie absolument; mais cela ne signifie rien, car il passe malheureusement pour n'être pas scrupuleux. Un fait certain, c'est que depuis qu'il me rend des soins, ma mère semble m'avoir prise en aversion. — J'avoue que cette position est cruelle ; mais dès que votre cœur est à lui, il est clair que vous ne pouvez être à un autre sans vous manquer. Embrassez-moi, ma chère amie; vous m'avez sauvé la vie. — Mais expliquez-moi donc à votre tour ces transports. — Savez-vous "pourquoi Francueil redoutoit tant madame de Jully et moi? — Pourquoi? — C'est qu'il me trahissoit pour vous. — Ah ciel! qu'ai-je fait, s'écria madame de Yersel! — Ne craignez rien, lui dis-je. Jamais il ne saura que vous m'ayez confié quelque chose. Jamais la moindre plainte ne sortira de ma bouche. Je suis trop accoutumée à les dévorer. Si vous saviez tout le mal que vous m'avez fait! — Quoi! Vous vous étiez donc aperçue? — Que trop ! Ilélas! de quelques mystères, de quelques égards que l'on colore son changement, peut-il y avoir quelque chose que le regard de la passion ne pénètre? Et dès l'instant que le voile est déchiré, chaque précaution qu'en croit prendre po' .r sa

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