‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 202 sur 260 · PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VII

tranquillité est une démonstration el une injure. Malgré cela, je ne suis pas injuste, et je ne serois pas étonnée que M. de Francueil, dans de certains moments, ne crût devoir être content de sa conduite à mon égard. — Comment entendez-vous donc cela, car il vous trompe? — C'est un tort qu'en général les hommes comptent pour rien ; mais lorsque la passion les entraîne malgré eux, ils ont l'humiliante et fausse pitié de croire avoir tout fait, si, à force de faussetés et de mensonges, ils sont parvenus à nous jeter dans une incertitude que la découverte des faits peut seule dissiper. Mais laissons ces vaines réflexions. Vous sentez combien il m'est important de savoir au juste les détails de tout ceci. Premièrement, ma chère amie, est-il bien sûr que vous n'aimiez point Francueil? — Ah! très-sûr; on ne peut pas plus sûr. Je n'ai nul mérite à y renoncer, je vous jure; mais ce seroit un sacrifice, il seroit juste que je le fisse; et certainement je le ferois. Vous ne me connoissez pas, madame d'Épinay, si vous en doutez. Je ne m'étonne plus, continua-t-elle en souriant, si je vous trouvois si bizarre. — Je puis donc exiger, lui dis-je, que vous me rendiez un compte exact de tout ce qu'il vous dira; de sa conduite avec vous et de la vôtre avec lui? — Je vous le promets. Vous-même n'avez qu'à me dicter celle que je dois tenir; mais qu il ne puisse jamais supposer... — Vous y pouvez compter. — Vous sentez bien que j'aurois l'air de le jouer d'une façon impardonnable. — Sans doute. — Si je l'eusse aimé ce|icndant, qu'auriez-vous fait? — Je n'ose vous le dire, lui répondis-je franchement. — Quoi donc, reprit-elle d'un air effrayé dont je ne pus m'cmpècher de rire, m'auriczvous tuée? Vous me faites peur. — Non, non, je ne suis

pas si méchante ; mais j'aurois bien pu vous sacrifier à mes intérêts. — Et qui me répondra que vous ne me compromettrez pas encore, si cela vous paroît nécessaire? — Ma parole que je vous donne. Mais puis-je vous faire des questions et me promettrez-vous de ne me rien cacher? — C'est selon. Il y a mille choses que je vous aurois dites et que je ne vous dirai peut-être pas, non pas que je veuille vous les cacher, mais dans la crainte que vous ne les désapprouviez. Dans votre position, il ne faut pas s'attendre à l'indulgence. Peut-être dirai-je tout cependant. Je n'en sais rien. Je ne sais seulement pas moi-même si j'ai quelque chose à dire ou à taire.

— La cruelle chose que les égards ! Qu'ils sont offensants! m'écriai-je. Sachez, madame, que j'ai la tête assez bonne et l'àme assez haute pour soutenir la plus cruelle vérité dite avec franchise de la part de mon amie, et avec confiance de la part de mon amant. — Pardon, ma chère amie, me dit madame de Versel; comptez sur la plus sévère exactitude. — Je voulois vous demander, lui dis-je, depuis quand Francueil est amoureux de vous, quand il vous en a parlé, et où vous en êtes ensemble? — Depuis dix ou douze jours, il ne m'en parle plus. Hier, en partant, il m'a donné une lettre où il me jure qu'il ne m'aime plus et oîi il est clair qu'il m'adore toujours. Hé bien? Vous n'en pouvez plus! Je ne dirai plus rien. »

En effet, j'étois prête à suffoquer. Je fis un effort sur moi-même. « Continuez, lui dis-je. L'avez- vous, cette lettre? — Non, je l'ai brûlée tout de suite. — Et qu'avez-vous répondu? — Rien. Je ne réponds pas, ou trèsrarement. Je lui ai dit que j'étois encliantée qu'il ne m'aimât plus, et cela n'étoit pourtant pas trop vrai. —

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