‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 203 sur 260 · PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VII

Comment? — C'est que je faisois tout ce que je pouvois pour l'aimer, espérant qu'il pourroit peut-être à la fin chasser W*** de mon cœur, et que si ma mère venoit à s'en apercevoir, elle en seroit rassiuée; mais je renonce pour toujours à ce projet, je vous en ai donné ma parole; et vous y pouvez compter. — Et qu'a-t-il dit à votre réponse?— Que je serois contente; que certainement il ne m'aimoit plus, ou que du moins il ne m'aimeroit pas longtemps. — Et y a-t-il longtemps qu'il vous aime? — Mais c'étoit peu de temps avant le voyage qu'il m'en avoit parlé pour la première fois. 11 prétendoit alors qu'il travailloit depuis trois mois à détruire celte passion, et qu'il falloit bien qu'elle fût au-dessus de ses forces pour s'être décidé à m'en parler. — Et vous l'écoutâtes alors? — Il est vrai; toujours par le motif que je vous ai dit. Je ne lui donnai pas d'espérances, mais je ne le rebutai pas non plus ; je cherchai à l'étudier. Je me disois sans cesse que je pourrois l'aimer; je crois même que je me persuadai qu'il étoit plus aimable que W***. Ce fut moi qui imaginai le voyage de la mer pour m'éloigner de l'un, me rapprocher de l'autre, et surtout pour fuir ma mère, qui me désoloit. — lié bien? — D'abord il refusa ce voyage. Je le pressai. — Et il accepta, dis-je en l'interrompant. — Cela est tout simple. — Il n'est, en vérité, pas si coupable que je le croyois. Comment auroitil résisté? Ah! vous avez bien quelques petites reproches à vous faire. — Moi? savois-je qu'il vous aimoit, et que vous l'aimiez? et pouvois-jc le supposer? — Quoi ! vous ne l'aviez pas ouï dire? — Pardonnez-moi; avant de vous connoître tous deux : mais lorsque j'ai vu vos façons de vivre si diverses; vous, dans la plus grande solitude qu'il ne paroissoit pas empressé de partager; voire mari afli-

Chant la galanterie auprès de vous, et, dans votre intérieur, lyant des gens beaucoup plus assidus que Francueil, j'ai regardé les mauvais propos qu'on in'avoit tenus comme dénués de fondement, et j'ai été confirmée dans cette opinion par sa conduite avec moi. — Oui, il vous a fait de moi un si joli portrait, qu'en effet il étoit diiïicile...

— Ah! il ne m'en a jamais dit que du bien ; il m'a tou jours parlé de vous avec tendresse, avec estime, et comme quelqu'un à qui il seroit qu désespoir qu'il arrivât la moindre peine. Mais vous condamnez ma conduite; rien n'est si aisé à dire : je voudrois bien savoir ce que vous auriez fait à ma place? — Je ne l'aurois pas amusé, car il est clair qu'il a été entraîné parles espérances que vous lui avez fait concevoir. — Des espérances? mais je ne lui en ai pas données. Ce n'est pas ma faute s'il en a pris mal à propos. — Ma chère amie, voilà le propos d'une franche coquette; vous avez volé celui-là à madame de JuUy, mais il ne vous va pas. Allons, allons, convenez de bonne foi que vous avez tort, et achevons. — Mais, vrai! madame d'Epinay,je ne sens pas cela; tenez... — Achevons, achevons. — Vous m'imposez, malgré que J'en aie ; je ne saurois plus rien dire si vous me grondez.

— Dites, dites, ma chère amie, lui répondis-je en l'embrassant, je ne gronderai plus.

« Nous partîmes donc, continua madame de Versel. La première journée il fut triste, rêveur. Nous lui en fîmes la guerre, et le reste du temps il fut gai, rempli de soins et d'attentions pour moi, et me pressoit beaucoup de répondre à ses sentiments. — Il étoit gai, et ne me voyoit pas consumée de tristesse et de chagrins ! — Il causoit souvent, en particulier, avec madame de Juiiy. Je ne concevois rien à ses fréquents entretiens, dont ilsortoit tou-

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