PREMIÈRE PARTIE. —CHAPITRE VIII
tienne, et les devoirs de votre âge et de votre état, madame, sont moins pénibles et moins difficiles à remplir qu'on ne pense. » Ma mère nous laissa seuls ; j'étois un peu embarrassée. « Ce n'est ni mon âge ni mon étnt, lui dis-je, monsieur, qu'il faut consulter. Je suis dégoûtée du monde; tout ce que j'y vois, tout ce que j'y éprouve, me persuade chaque jour davantage qu'il est impossible d'y faire son salut. Si j'osois, si mes enfants pouvoient se passer de moi, j'irois me jeter dans un couvent, et je ferois bien volontiers le vœu de n'en jamais sortir. — Je vous avoue, madame, me dit-il, que je fais peu de cas de CCS partis extrêmes, et qu'en général je n'ai point de confiance dans ces conversions prématurées. Elles ne sont point solides, les retours en sont toujours fâcheux. La vraie dévotion, madame, et la disposition de l'âme la plus agréable à Dieu, c'est, en morale comme en philosophie, de tirer le meilleur parti possible de la situation où la Providence nous a placés. Une femme mariée, une mère de famille n'est point faite pour être carmélite, ni pour vivre en carmélite. Lorsqu'on se laisse emporter par caprice, ou par simple dégoût du monde, à ces retours subits vers Dieu, on ne tarde pas, à votre âge, à s'en repentir, et l'on revient au monde par le besoin de le retrouver. — Monsieur, je vous assure qu'il est impossible de faire son salut dans le monde. — D'où vient donc, madame? Condamnez-vous à la damnation étcrnelK' tous ceux que leur élat y retient? Dieu ne demande de nous que l'exacte observance des devoirs auxquels nous oblige la situation où il nous a placés. Avant de faire plus qu'il n'exige, commencez à faire exactement ce qu'il exige; sans (pioi vous afficherez plus que vous ne pouvez tenir. Vous reviendrez au monde, vous le quitterez de nouveau
pour Dieu, et vous ne serez bien ni avec l'un ni avec l'autre. Lorsqu'on prend par dépit un parti extrême, lorsqu'on veut mener la vie d'un solitaire, non par amour de Dieu, mais par le dégoût de ses semblables, il n'en résulte autre chose que d'affoiblir l'espérance d'une réconciliation réelle entre le Créateur et la créature; et cela -> conduit même souvent à l'extinction totale de la religion, dans une àme à qui elle n'offre presque plus la ressource de l'expiation. — Je vous assure, monsieur, que mon retour vers Dieu est sincère, il sera durable; je l'espère: j'ai tant de raisons pour qu'il le soit ! — Je vois, madame, que vous allez faire de Dieu un pis aller. Si l'on méprise le monde quand on le quitte pour Dieu, on peut dire de même qu'on méprise Dieu quand on ne le quitte que pour le monde; et c'est ce qui ne manqueroit pas de vous arriver. Croyez-vous, madame, que ce soit là la disposition qu'il attende de vous ? Croyez-vous jue quand vous aurez quitté le rouge; que quand vous aurez fait succéder les Essais de Nicole aux Essais de Montaigne ; que vous aurez fermé votre porte à la bonne compagnie, il n'y aura plus de danger pour vous? Vous vous trompez. Les tentations viendront vous chercher aux pieds des autels. La dévotion consiste principalement dans la privation de choses trèsdouces, et cette privation ne manque presque jamais d'aigrir l'humeur. »
Je lui dis que j'avois fait mes preuves à cet égard, et je lui contai tous les chagrins que m'avoit donnés mon mari. « Vous avez à vous plaindre de M. votre mari, me dit-il; vous aurez mille fois moins d'indulgence pour ses travers si vous donnez dans une dévotion excessive. Cela ne devroit pas être, mais cela sera par la seule raison que vous n2 croirez plus avoir aucune faute à vous pardonner. »