PREMIÈRE PARTIE. —CHAPITRE VIII
Nous causâmes fort en détail sur ma situation avec mon mari. Il me dit des choses très-sensées, et qui certainement m'auroient consolée si c'eût été la véritable cause de mes chagrins; il se douta que je ne lui disois pas tout, maisjen'osois endire davantage. Après un moment de silence, pendant lequel ma contenance ne le satisiaisoit pas, il me dit tout d'un coup d'un air de compassion : « Mais, madame, je suis étonné qu'en convenant de tout ce que j'ai eu l'honneur de vous dire, votre âme n'éprouve pas un peu de consolation ; vous êtes triste : oserois-je vous demander quel est le sujet de votre tristesse ? »
Je lui dis d'abord que j'étois lasse de vivre avec des gens corrompus et sans foi, et que souvent ceux en qui l'on croit devoir placer le plus de confiance senties plus perfides ou les moins indulgents. « Mais, me dit-il, la perfidie, l'inconséquence et l'intolérance des hommes sont anciennes comme le monde; l'on y doit être fait. Encore une fois, ce n'est guère là le motif dont Dieu se sert pour rappeler une âme à lui. La trahison des amis, madame, inspire delà défiance et non de la dévotion. On en hait un peu plus l'espèce humaine ; mais croyez-vous, madame, qu'on puisse en aimer Dieu davantage? »
Il me [)rit un serrement de cœur et une abondance de larmes qu'il me fut impossible de retenir. Je me cachai le visage dans mes mains ; je voulus parler : cela me fut impossible. M. Martin eut pitié de mon état, et m'assura que sij'avois quelques peines secrètes dont il |)ût me consoler, il n'étoit point indigne de ma confiance, et que je pouvois parler. Je lui avouai que le dégoût excessif que je nie scutois pour le monde ne m'étoit venu que par la perte du cœur d'un ami à qui j'ai tout sacrifié; je lui peignis U solitude oiî se Irouvoit mon âme, le désespoir qui s'era»
368 MÉMOIRES DE MADAME D'Éi'INAY.
paroit de temps en temps de moi, et enfin l'eiinni insupportable que me causoit mon existence.
« Je ne suis plus étonné, madame, me dit-il, de vos projets de réforme; mais j'ai moins de confiance que jamais dans leur solidité. Vous êtes dans le cas de toutes les femmes honnêtes et malheureuses, qui ont besoin d'aimer encore. Dieu devient l'objet d'une sensibilité qui ne peut demeurer oisive ; et le mauvais succès d'un parti si légèrement pris est une juste punition des motifs frivoles qui ont guidé cette profanation. En attendant, la prétendue conversion fait grand bruit, le motif en devient plus éclatant. Une telle réforme est une espèce de scandale qu'on donne en pure perte, car on ne tarde pas à retourner au monde, et c'est un second scandale et un ridicule qu'on n'évite que par des ménagements et im art infini. Il ne résulteroit de tout ceci, si vous suiviez la vivacité de vos idées, quel^mbarras de ra; peler peu àpeu toutes les vanités que vous auriez éloignées; c'est alors, madame, que vous pourriez évaluer l'infinie distance qu'il y a entre le monde et Dieu. Pour une femme comme vous, madame, qui a de la droiture, de la raison et de rhonnêteté,iln'yauroit d'autre parti que de soutenir celui que vous auriez embrassé. Pouvez-vous vous promettre d'être assez absolument détachée des avantages de votre position, pour n'être jamais tentée d'en jouir'.' ou vous déciderez-vous à mener une vie d'hypocrite qui ne peut jamais vous convenir? L'aveu que vous m'avez fait ne change rien à tout ce que nous avons dit. .Mon avis est toujours, madame, que vous n'affichiez rien ; que vous cherchiez, dans une dissipation honnête, à calmer les mouvements violents et contradictoires que le désespoir fait naître en vous. Si vous voulez que le repentir de vos