‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 208 sur 260 · PREMIERE PARTIE. —CHAPITRE \Ilf. Ô · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. —CHAPITRE \Ilf. Ô

erreurs soit agréable à Dieu, il faut d'abord qu'il soit sincère ; et ce ne sera que dans un état de calme que vous et moi pourrons juger sainement de vos dispositions. Je ne vous permettrai pas même à présent d'approcher des sacrements; je vois plus de dépit que de remords dans vos expressions. Occupez-vous d'abord, madame, des devoirs réels de votre état; failes le plan d'une nouvelle vie : le soin de madame votre mère, l'éducation de vos enfants, la vigilance continuelle sur les intérêts de M. votre époux , voilà, madame, par où doit commencer votre réforme, et puis, si, dans quelques années, vous persiste/ dans le désir d'atteindre à la perfection delà vie dévote, j'aurai Ihonneur de vous revoir. »

Ainsi, l'abbé Martin trouve que je n'ai rien de ce qu'il faut pour être dévote heureuse. Ce désir me soutenoit ; et à présent que je lai perdu, je suis plus désolée que jamais. Je lui ai demandé ce qu'il me conseilloit de faire, aucasqueM.deFrancueilvînt me cherchera la campagne. « Je sens, lui dis-jc, que je ne dois plus le voir. — Il n'est, m'a-t-i! répondu, madame, ni prudent ni honnête d'en agir ainsi, La personne dont il est question est faite apparemment pour être votre ami, puisqu'il a été avoué pour tel de toute votre famille. En pareil cas, une rupture affichée est une sottise, et une sottise déshonorante. Voyez-le venir; il j)aruît (ju'il n'est pas fort empressé do vous trouver : s'il vient, il faut le recevoir, et le bien recevoir. Vous ne devez souffrir aucune explication sous quehjue prétexte que ce pui>sc être, ni vous trouver seule avec lui. Eloignez-le insensiblement; ce sera bien fait : mais tant que vous serez contrainte de le voir, traitez-le comme vos autres amis, sans aucune distincti':>n. »

570 Ml^MOlRES DE MADAME D'ÉPINAY.

SUITE DU JOUllNAL.

(Se^jUrubre 1751).

T/abbé Martin n'avoit que trop raison; j'étois mal disposée à la dévotion. Ah! que je suisfoible! J'adore Francueil; je suis plus que jamais combattue. Que je suis iieureuse de n'avoir rien avoué à ma mère! Il m'a envoyé, par un exprès, une lettre fort douce, par laquelle il me demande mes ordres.

Il vouloit s'établir à Epinay; il y seroit déjà avec M. Rousseau et Gautfecourt; mais, ayant appris que M. et madame de Jully y venoient diner aujourd'hui avec Duclos, ils ont remis leur arrivée à demain.

Ce que j'ai eu à souffrir les premiers jours que Francueil et M. Rousseau ont passé ici est difficile à rendre. A la fin Francueil parut un peu plus à son aise avec moi; mais nous ne nous vîmes pas seuls un instant, et je ne remarquai pas qu'il cherchât à me parler en j)articulier. M. Rousseau nie paroît lui être fort attaché; et je suis persuadée que déjà il sait tout ce qui nous regarde',

♦ « M. de Francueil lui coinmuniqua une piirtie de l'amitié qu'il avoit pour moi, et m'avoua ses liaisons avec elle, dont, par cette raison, jo ne parlerois pas ici si elles ne fussent devenues publiques au point de n'être pas mêaie cachées à M. d'Epinay. M. de Francueil me fit même sur cette dame des confidences bien singulières, quelle ne m"a jamais faites elle-même et dont elle ne m'a jamais cru instruit, car je n'en ouvris ni n'en ouvrirai dj ma vie la bouche, ni à elle, ni à qui que ce soit. » {Confessions, livre VII, partie ii ) Francueil avait été, Rousseau nous lapprend, beaucoup plus loin que ne pouvait le supposer madaïae d'Epinay, et ses

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