‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 210 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. —CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. —CHAPITRE VIII

par de certains gestes d'applaudissement, il fit entendre que ce mot avoit un sens plus profond qu'on ne pensoit, et que de longtemps on n'en diroit un plus heureux. On le crut, et je fus appelée madame Grisclidis.

Mademoiselle Quinault me dit à l'oreille qu'un auteur de ses amis devoit après le dîner lire une pièce de société dont il vouloit qu'on lui dît son avis; qu'elle avoit été bien aise de m'admettre à cette lecture, mais qu'il en falloit garder le secret, parce qu'on laisseroit partn^ la cohue avant de commencer la lecture. Elle oublia qu'elle venoit de me demander de l'indulgence pour son mauvais diner, auquel, disoit-elle, elle ne mettoit d'autre prétention que celle de ne le faire manger qu'à ses vrais amis, parce qu'il ne faut point emporter le chat.; et elle se mit à chanter :

Nous quitterons-nous sans boire?

Nous quitlerons-nous Sans boire un coup?

Après cette heureuse saillie, elle me fit un petit compliment sur le désir qu'elle avoit d'avoir mon avis sur la pièce qu'on devoit lire, et, chemin faisant, elle me dicta d'avance le jugement favorable que j'en devois porter. Je me divertis intérieurement de tout ce que je vovois, et j'eus l'air d'applaudir comme tout le monde à tout ce qu'elle disoit.

Lorsque j'arrivai, il n'y avoit (jue Duclos, Rousseau et deux hommes que je ne connois point. « L'un de ces deux messieurs fait métier, me dit mademoi.-elK' Quinault, d'aller partout réciter les morceaux que Voltaire n'a point encore livrés à l'impression : il croit bonnement devoir quelque consistance à cet emploi. Ces sortes de

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gens tiennent au courant des petites nouvelles littéraires; cela a son utilité. L'autre est un abbé, grand mangeur, grand braillard et bienvenu chez quelques duchesses qui, dit-on, font cas de certains talents qu'il possède dans un degré éminent. Il a toujours eu de lamitié pour moi, il falloit bien le mettre de la fête. » Je la remerciois de son instruction, lorsque je vis entrer un homme avec une contenance plus simple et plus humble que les autres. « C'est l'auteur, i> me dit tout bas mademoiselle Quinault. Je l'examinai beaucoup. Il paroît avoir plus d'esprit qu'on ne lui en accorde dans cette société, où on le protège plus qu'on ne lui rend justice. Ensuite arriva un médecin qui ne ressemble pas mal à la charge de ceux qu'a peints Molière. Mademoiselle Quinault le consulta avec l'air de la confiance, et ne se moqua pas moins hautement de ses réponses. J'en fus d'abord embarrassée pour lui, mais je vis que je pouvois m'épargner celte peine. C'est le pédantisme, la prétention médicinale et l'absurdité personnifiée. On n'attendoit plus pour servir que le marquis de Saint-Lambert : il arriva enfin. On avoit ce jour-là exposé aux Grands-Augustins' les magnifiques tapisseries desGobelins qui sont en vente par la mort du duc de***. Mademoiselle Quinault s'écria : « Je parie qu'il vient de voir les tapisseries. — Vous croyez plaisanter, reprit Saint-Lambert, et vous avez dit vrai. 11 y a deux heures que j'y suis et je ne puis m'en arracher. N'est-ce pas une chose bien étonnante qu'avec des brins de laine peints de toutes sortes de couleurs, on parvienne à représenter

* Le couvent des Grands-Augustins était là où se trouvent le marché à la volaille et la rue du Pont-de-Lodi. Les tapisseries dont il s";igit en cet endroit provenaient probablement de la succession de loseph-Charles- Marie, duc dî Boufllers.

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