‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 211 sur 260 · PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VIII

nn tableau immense, et si parfaitement, qu'à une certaine distance on ne sait si l'on voit une étoffe, un tableau, ou même la nature; tant le dessin, la couleur, la perspective, la magie du clair-obscur, et enfin tout l'art de Vanloo ont été bien observés. »

Chacun dit son mot sur le degré de perfection où les manufactures sont arrivées en France. Les uns prcféroient Beauvois aux Gobelins ; les autres la Savonnerie* ; tout le monde parloit à la fois, et l'on se mit à table. Rousseau avoit voulu tcntei' quekjués réflexions, niais elles ne furent ni relevées ni entendues. Il me semble qu'une, entre autres, en valoit bien la peine. Il disoit que la peinture, les tapisseries, étant un art d'imitation, il lui sembloit absurde de mettre en tapisseries des personnages dont les pieds posoient sur les lambris. « A la bonne heure, dit-il, quelques petites figurines dans le lointain d'un paysage; la perspective, étant bien observée, peut m'entraîner et me faire illusion. — Quoi! lui dis-je, vous ne pardonnerez pas même au Poussin d'avoir placé le déluge universel dans un espace de quatre pieds en carré? — C'est précisément celui-là qui me désespère, me dit-il, et le premier tableau qui m'ait fait faire cette réflexion. — C'est le premier, lui dis-je, qui auroit dû vous la faire oublier. »

Dès que l'on fut à table, le médecin, qu'on appcloit le docteur Akakia*, resta, les bras croisés, à considérer

* Les GobL'liiis Iravaillaient sur le niôlicr vertical ou de haute-lisse qui permet un travail très-parfait; Deauv.iis travaillait sur le métier horizontal ou lie bassf-lisse qui ne permet pas de vérifier souvent et de perl'ectionnor i'ouvra'^c. La tapisserie des Gobelins est donc toujours plus fine. Quant au genre savonnerie, ce n'est pas un tapis d'un tissu lisse, mais un tapis composé de toulfes de laine comme les tapis turcs.

* La Liulribe contre MaiiperUtis mise par VolLiire sous le nom du

376 MEMOIRES DE MADAME D'ÉPIiNAY.

mademoiselle Quinaull jusqu'à ce qu'elle eût commence sa soupe; puis, la prenant sur le fait, il lui cria d'une voix d'indignation : « Et les quinze grains de rluiharbe', mademoiselle?» Tout le monde partit d'un éclat de rire. « Ils sont emballés, docteur, lui dit-elle; ils m'attendent à Saint-Germain. » Il voulut lui prouver que celte interruption lui scroit préjudiciable, et il nous assura de la meilleure foi du monde qu'il vaut mieux faire des remèdes inutiles, et même contraires à son état, que de n'en pas faire. On le plaisanta si fort et si longtemps, qu'à la fin il s'en aperçut. « Messieurs, dit-il, je pardonne de tout mon cœur les satires qui me sont personnelles, mais est-il possible que des gens d'esprit comme vous se laissent entraîner à la vivacité d'une saillie mordante contre le premier des arts? Tous les grands hommes, messieurs, ont toujours respecté la médecine. — Cela est vrai, répondit Rousseau, témoin Molière. — Monsieur, répondit le docteur, voyez aussi comment il est raort^. »

De plaisanteries en plaisanteries, de propos en propos, on revint encore aux tapisseries du duc de ***. Mademoiselle Quinault dit qu'il étoit affreux pour une famille

docteur Akakia est de 1755. Il est proltnble que VoUaiie employait là un de ces noms qui, à un niouicnt donné, siguilient quelque chose dans la société. Ici le docteur Akakia devait être le médecin Mulouin

' Où l'on a la preuve que madame d'Epinay est très-exacte dans ses souvenirs, c'est à tous ces petits détails qu'elle eût pu mal rendre. Les quinze grains (environ un gramme) sont en effet la dose de la rhubarbe. prise comme tonique.

* Marmontel raconte que Malouin lui fit à lui-même cette réponse. Nous pouvons en conclure, daborJ, que le mot était connu et était même probablement vrai ; ensuite que Marmontel l'a sans doute arrangé pour lui dans ses Mémoires; ou encore que c'e^t madame d'Epinay qui, l'ayant entendu raconter ailleurs que chez mademoiselle Quin mil, l'enchùsse ici pour le plus grand agrément du discours.

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