‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 212 sur 260 · PREMIERE PARTIE.— CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE.— CHAPITRE VIII

d'être forcée de vendre des morceaux si précieux ; voilà le sort de toutes les belles choses, des collections rares. — Chut, dit Duclos, ne dégoûtez pas les amateurs. Quelques fermiers généraux achèteront ces tapisseries, et nous les étaleront avec emphase devant leur porte', le jour de la petite Fête-Dieu. » On s'arrêta un peu sur la beauté et la solennité des cérémonies de ce jour. Mademoiselle Quinault dit à Saint-Lambert ; « Je parie, marquis, que vous aimez, à la folie, les processions de la petite Fête-Dieu. » Il s'écria avec enthousiasme : « Jevous assure, madame, que je les trouve d'un pathétique admirable. Ces hommes, ces femmes, ces enfants pénétrés de dévotion ; ces flambeaux, ces prêtres magnifiquement vêtus ; ce silence, rompu par intervalle, m'attendrit et me touche; je verse des pleurs, et je suis dévot comme un ange. »

L'abbé s'écria : «Par Dieu, monsieur, vous rendez cela si frappant, que peu s'en faut que je n'entonne le Tanlum ergo -. »

Tout au milieu du bruit et des éclats de rire, Duclos, avec une voix de tonnerre, parvint à se faire entendre. « Vous avez raison, dit-il au marquis; et ceux qui ont banni du culte religieux l'apparat des cérémonies extérieures ont fait cent fois pis que les philosophes, — Ils ont eu peur, dit Rousseau, que le peuple ne tombât

* Il élait de rigueur, avant la Révolulion, que les maisons fussent tendues à la Fête-Uicu. Les maisons même de tout le monde devaient l'être et la coniinunaulê des Tapissiers, moyciinai4l une soinnie de trois cents livres payi'e par le roi, ctuit obligée de mettre des tapisseries les fête et octave du Saiiil-Sacremenl devant les maisons des prolestants. [LcUres patentes do mai IGôG.)

* Le Taittuin ergo est l'une des phrases de l'iiymiie range, liiigua, gloriosi, '\\x\ se chante à Vêpres le jour de la Fêle-Dieu.

dans l'idolâtrie, et dans la crainte qu'ils n'eussent une mauvaise religion, ils ont tout arrangé pour qu'ils n'en eussent aucune. — Et c'est ce cérémonial auguste, dit modestement l'auteur, qui a fait durer si longtemps le paganisme. — Ah! reprit mademoiselle Quinault, que ces fêtes étoient belles, marquis! — Quel charme, mademoiselle, fit Saint-Lambert, pour le peuple spectateur! quelle ressource pour le poëte! Une foule de dieux... Tous ces dieux faits de la main d'Apelles, de Praxitèle ! »

Ils passèrent en revue tous les dieux et leurs attributs, et tous les artistes; c'étoità qui peindroit avec plus de chaleur et plus de force. L'un citoit Jupiter, tenant la foudre en main et menaçant la tête de l'impie; l'autre le voyoit avec sa tête auguste, sa chevelure flottante sur son front, ses noirs sourcils, dont le mouvement seul ébranle l'Olympe; et puis Neptune et Thélis et Apollon. J'étois désolée de ne pouvoir tout entendre, tout retenir. Ce que je remarquai, c'est que cette effervescence finit par l'abbé, qui gâta le tableau en invo(juant lourdement Vénus à la gorge rebondie et au sourire voluptueux.

La conversation fut encore interrompue ; mais Saint- Lambert, qui avoit la tête exaltée, y revint de nouveau. La comparaison qu'il établit entre notre culte et celui du paganisme me choqua. « Vous voyez cependant, lui disje, que ce culte produit de grands effets, puisque les philosophes eux-mêmes sont émus à l'aspect d'une multitude prosternée. — Cela est vrai, dit-il ; mais cela ne se conçoit pas.

DiCLOS. — Que fait ce peuple de sa raison? Il se moque des autres peuples de la terre, et il est encore plus crédule qu'eux.

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