PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VIII
Rousseau. — Pour crédule, je le lui pardonne ; inai.s je ne lui pardonne pas de condamner ceux qui le sont auticmcnt que lui. »
Mademoiselle Quinault dit qu'en matière de religion lout le monde avoit raison ; mais qu'il falloit que chacun demeurât dans celle où il était né.
« Non, par Dieu! reprit Rousseau avec chaleur, si elle est mauvaise; car alors elle ne peut faire que beaucoup de mal*. »
Je m'avisai de dire que la religion i'aisoit souvent aussi beaucoup de bien, qu'elle étoit un frein pour le menu peuple qui n'avoit pas d'autre morale. Tout le monde se récria à la fois, et m'écrasa de raisonnements qui me parurent, en effet, meilleurs que le mien. L'un dit que le menu peuple avoit plus de peur d'être pendu que d'être damné. Saint-Lambert ajouta que c'ctoit l'alfaire du code civil et criminel de régler les mœurs, et non celle de la religion, qui faisoit bien restituer un écu à Pâques à sa servante ; mais qu'elle n'avoit jamais fait restituer des millions mal acquis, une province usurpée, ni réparer une calomnie.
Saint-Lambert alloit continuer. « Un instant, dit mademoiselle Quinault, nous sommes ici pour nourrir et substanter cette guenille qu'on appelle corps. Duclos, sonnez, et qu'on nous donne du rôt. »
On servit. Les valets étant sortis, et la porte fermée, Saint-Lambert et Duclos s'évertuèrent à un tel point (|ue je craignis qu'ils ne voulussent déiruirft toute religion. et que je demandai grâce pour la religion naturelle. « Pas plus que pour les autres, me dit Saint-Lambert. »
* Jean-Jncques avait abjuré le prolestanlisme en 1728, et il dev;nl len» Ircr en Moi dans le si-in de l'Eglise de Genève.
580 MtMOIUES DE MADAME DM'I'INAÏ.
Piousseau répondit qu'il n'alloit pas jusque-là ; qu'il disoit avec Horace : E(jo siim jiaulo lufinnior^. La inorale de l'Évangile est la seule chose qu'il conserve du christianisme, parce c'est la morale naturelle qui constituoit anciennement tout le culte. Saint-Lambert le lui disputa bien un peu d'abord; mais laissons là la morale naturelle : « Qu'est-ce qu'un Dieu, dit-il, qui se fâche et s'apaise?
xMademoiselle Qulnault. — Mais parlez donc, marquis; est-ce que vous seriez athée'? »
A sa réponse, Rousseau se fâcha, et murmura entre sc-s dents : on l'en plaisanta.
Rousseau, — Si c'est une lâcheté que de souffrir qu'on dise du mal de son ami absent, c'est un crime que de souffrir qu'on dise du mal de son Dieu, qui est présent; et moi, messieurs, je crois en Dieu. — Pascal croyoit en Dieu aussi, repris-je.
« Vous, monsieur, qui êtes poëte, dis-je à Saint-Lambert, vous conviendrez avec moi que l'existence d'un être éternel, tout-puissant, souverainement intelligent, est le germe du plus bel enthousiasme. — J'avoue, me répondit-il, qu'il est beau de voir ce Dieu incliner son front vers la terre et regarder avec admiration la conduite de Caton, Mais, madame, cette notion est, comme beaucoup d'autres, très-utile dans quelques grandes
• NuUa milii, inquam, Relligio est. — At mî : sum paullo inlirniior, unus Multorum.
[Sat., I, IX, 70.)
* Le grand ouvrage ou plutôt l'ouvrage le plus étendu de Saint-Lambert n'a été guère achevé qu'en 1789 et n'a paru qu en 1800, sous le liire de Principes des mœurs chez toutes les nations ou Catéchisme universel. Il y fait de Jean-Jacques un portrait alfreux au chapitre de ['Ingratitude. On dit du moins que c'est le portrait de Rousseau.