‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 214 sur 260 · PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE VIII

têtes, telles que Trajan, Marc Aurèle, Socrate, elle n'y peut produire que l'héroïsme; mais c'est le germe de toutes les folies. — Messieurs, dit Rousseau, je sors si vous dites un mot de plus. »

En effet, Rousseau s'ctoit levé, et très-sérieusement vouloit fuir, lorsqu'on annonça le prince de ***. « Ah ! le voilà, le voilà! s'écria mademoiselle Quinault, c'est le beau prince; c'est lui, faisons-lui place. Il a l'air d'un beau Philistin; il est beau comme l'antique.» Puis, se levant de nouveau à moitié, s'appuyant des deux mains sur la table, les coudes en l'air et la tête inclinée sur son assiette, avec l'air du respect le pins profond : « Mon prince, lui dit-elle, je suis votre très-humble servante; voilà madame d'Épinay qui a bien voulu nous faire l'honneur de manger le fricot avec nous. Prenez donc placo. La Fleur, Jeanneton I Ils sont odieux ! »

Le prince me salua, et nous ne pûmes nous empêcher de rire réciproquement de celte présentation. Il assura <}u'il ne vouloit rien prendre, et l'on servit le dessert. Il «toit accompagné d'un officier de son régiment, qui a un talent tout particulier pour lire, réciter et chanter les propos et chansons poissardes ; comme celui-ci avoit dans sa poche un recueil de lettres de ce genre, il en lut quelques-unes, avec le ton, les gestes et la conlenaïue eonvenables au sujet; cela fut réellement assez plaisant. Mais le contraste de ce ton avec tout ce qui venoit de se ilire me frappa et m'emprcha, je crois, de me livrer au plaisir qu'auroit pu me faire, dans un autre moment, cette polissonnerie. On donna pourtant de très-grands éloges au talent de cet homme et à son recueil'. Duclos

* Sans doute le recueil de Vadé (Jean-Joscpli) qui, né à llain en '1120, est mort en 1757.

dit que c'étoit le sublime du genre, et on le nomina le Corneille du ruisseau ; il fut fort content de l'éloge.

On partit de là pour une grande dissertation fade sur le plaisir et le bonheur, où l'on ne dit que des lieux communs, qui tenoient au moins les spectateurs trèsloin du but de la question. Duclos s'en impatienta le premier : « Messieurs, dit-il, il est absurde de disputer sur une chose qui est entre les mains de tout le monde. On est heureux quand on veut, ou quand on peut. Je ne vois pas... — Parlez pour vous, à qui il ne faut, [lour l'être, que du pain, du fromage et la première venue,» lui répondit mademoiselle Quinault'.

Après nombre d'éclats de rire et quelques propos assez gaillards, on sortit de table, et l'on rentra dans le salon. Chacun se partagea; je me trouvai assise auprès de Rousseau : nous rêvions tous les deux. « Qu'avezvous? me dit-il. — C'est que je suis fâchée, lui dis-je, que Saint-Lambert, qui est un des hommes les plus instruits et les plus honnêtes, ne croie pas en Dieu. J'avoue que j'en suis étonnée; j'avois pensé que cette opinion convenoit davantage à Duclos qu'à lui. — Je ne f puis souffrir, me répondit Rousseau, cette rage de dé- J,ruire sans édifier. — Il faut cependant convenir, monsieur, qu'il plaide son opinion d'une manière bien spécieuse. — Quoi! seriez-vous de son avis? Gardezvous de le dire, madame, car je ne pourrois m'empécher de vous haïr. D'ailleurs l'idée d'un Dieu est nécessaire

• Ce mot est attribué ailleurs à madame de Rochefoit. Peut-être qu'après tout ces intéressants dialogues de chez mademoiselle Quinault sont Lirrangés un peu par nudame d Epinay qui n'a pu, certes, les écrire de mémoire en rentrant chez elle, et qui, les écrivant ou les récrivant, quinze ou vingt ans plus tard, peut-être y aura fait entrer des mots et des anecdoctes de temps divers.

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