‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 216 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VIII. ÔS · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VIII. ÔS

Poplinière; sa famille vit, suivant ce qu'on m'a dit, dans la liiéme province où sont les terres de madame de La

personne n'eut plus de goûl pour un faste voisin de la prodigalité, mai: délicat. 11 avait commencé sa répalation de grami amateur de belles fètei pendant un séjour de trois ans à Marseille. A Paris, on n'était pas du bon »ir si on n'av Ht passé par son salon, et surtout assisté à l'une de ses comédies, jouée sur son théâtre de Passy où ie monde des financiers habitait volontiers depuis que Samuel Bernard en était devenu seigneur. La nuisiqiie était l'un de» ngiénients de la compagnie. Rameau y dûminuit en maitn- et Jean-Jacques, tout liais débarqué avec son système de notation chiffrée et ses projets de purî'tions, dut venir faire ses révérences au bas de la jupe de Madame,' pour que le dieu de l'Opéra ne lui fût pas trop défavorable. 11 n'y réussit pas et Gaulfecourt lui dit bientôt pourquoi : c'est qu'un Genevois avait voulu empêcher son n;ar:yge. qu'elle n'était pas bonne, et qu'il élnt Genevois.

Elle avait eu en effet l\idresse de se faire épouser pour gouverner légitimement ce royaume du luxe et des arts. La Popelinière s'en défendait; niiiis, à un certain renouvellement du bail de la ferme générale, le vieux cardinal de Fleury, dont on avait inquiété habilement la conscience, lit venir le financier et lui déclara (|u'il lallail qu'il se mariât avec sa n:aîtresse s'il voulait rester J'ermier général. Mademoiselle Deshayes devint donc dame de Li Popelinière, amie de madame d'Élioles, la future Pompadour.. camarade de Rameau, ennemie de Juan-Jacques, et, pour son malheur, trop amie du maréchal de Richelieu, qni commençait à n'être plus un Céladon, mais qui n'était pas encore non plus une vieille poupée.

Rivale de madame Dnpin, sa cousine. Jalouse d'elle et ne la voyant pas, madame de La Popelmière triomphiit donc et Jlarmontel, qui distribuait des rafraîchissements dans ses soirées, ce que Rousseau n'eût pas l'ait, ni Duclos, Marmontel s'extasiait sur son mervedleux génie pour la critique des œuvres littéraires et pour l'éloquence de salon. Mais, le 28 novembre 17 48, M. de La l'opelmière. qui depuis longtemps n'ainjait plus sa femme et qui savait de mille laçons qu'elle ne l'ainuiit plus, trouva enfin chez lui la preuve de ses infidélités. On a raconté l'anecdote de bien des manières diflérenles. L'un dit que c'est une l'enmie de chambre qui trahit sa maîtresse, l'autre que c'est le hasard, I autre enfin que c'est Vaucan-on ou un de ses amis qui découvrit le secret lalal. M. de Richelieu avait loué un appurlrment de la maison voisine de M. de La Popelinière, dans la rue même qui porte le nom de son illustre grand-oncle, et il avait fait percer le mur derrière la cheminée de madame «le La Popelinière : cheminée, bien entendu, toujours sans feu et dont l'âtre pivoiait sikn* cieusement sur un axe d'acier docile.

Madame était ce jour-là dans la plaine des Sablons, où l'on faisait la revue des hulans. Un billet laverlit de la découverte fiile par son mari ; elle djicend de sa loge, court au maréchal de Lowendal et ?u niaréch.il ,o

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Poplinière : voilà toute rassemblée. La conversation n'a pas été très-vive. Quelques discussions sur la musique

Saxe, collègues de M. de Richelieu, implore leur proleclion, et rentre chez elle escortée par eux. Mais M. de La Popeliiiière ne voulut rien entendre et la chassa. Seulement il lui fit une pension honnête. Ce fut un grand éclat dans Paris; la cheminée de la rue liichelieu devint fameuse; on prétendit qu'il en fut dccouveit une semblable dans la maison de i'assy, et, aux étrennes, le joujou universel, te l'ut une petite cheminée à plaque tournante.

On a dit que madame de La Popelinière mourut dans la misère, et la Biographie universelle la fait mourir en 1752. Elle est morte au mois de novembre 1756, et ne manqua pas, car M. de La Popelinicie lui donnait 20,0001., et, dit-on, le maréchal de Richelieu fit aussi quelque choje pour elle, .\vant son malheur Voltaire l'avait appelée Polymnie, et tout le monde l'appelait Polymnie comme on donnait à M. de La I'o|jelinicre le nom de Plulus-Apollon (c'est encore Voltaire), le nom de Pollion, le nom de Jla^cenas (il est vrai que Piron disait : Qu'il aille cuver son or!) Une fois la trappe découverte, on la délaissa, l'on ne parla que de son sein, qui était malade, dont elle devait mourir, et l'on ne parla plus de ses talents.

Il s'en faut, du re>te, qu'elle eût ceux de mi^danie d'Kpinay. Nous avons lu quelques lettres d'elle conservées par le maréchal de Richelieu Elles sont tristes et maigrement écrites et mêlées de beaucoup de détails de médecine et de pharmacie. La pauvre fem le, il est vrai, sentait son mal. Elle ne parait pas heureuse même au temps de son opulence et de sa renommée.

Elle ne désespéra point de rentrer chez son mari, quand elle l'eut quitté; elle intrigua même autant que pour se faire épouser ; mais .Machault, d'Argenson, Saint-Florentin et madame de Pompadour même ne purent ramener M . de La Popelinière. Il se consolait en écrivant chaque jour davantage. Son roman de Daïra parut en 1760. Il y en a deux éditions, l'une en un volume in-4'', l'autre en deux parties in-12. Voltaire faisait semblant d'être très-pressé de le lire.

Cependant sa dépense devenait exagérée, presque scandaleuse, et, lors du renouvellement du bail des fermes, le contrôleur général des finances, Bertin, raya son nom de la liste, en même temps que celui de M. d'Ejjinay. Il ne fallait pas qu'il lût si avéré qu'on fermier général pouvait L;agner ou dépenser tant d'argent.

M. de La Popelinière s'était remarié, en 1760, à une demoiselle de Mondran, de Toulouse, qu il ne connaissait que de réputation. 11 mourut le 5 décembre 1762, laissant un fils posthume qui, émigré au temps de la Révolution, devint maréchal de camp après 1815. Grinini lui a fait en 1763 une petite oraiîon funèbre et dit qu'il tournait bien les vers.

iladaiie de Genlis nous en a conservé quatre qu'il fit pour elle en la

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VIII. 3S7 frnnroise et la musique italienne ont été le sujet le plus intéressante J'ai pourtant écouté avec plaisir ce monsieur Grimm. Rousseau et Francueil me l'ont présenté comme un homme qui désiroit me connoître : il n'a pas lélocution facile; malgré cela, sa manière de dire ne manque

donnant son portrait, qui le représentait assis et effeuillant des roses:

Pour ces fleurs il n'est qu'un printemps; Du moins la vie a son automne.

Prenons ce que le sort nous donne Et coanaissoQs le prix du temps.

Il mourut, dit-on, de chagrin, mais cela n'est pas bien certain. Peu avant sa mort il était encore actif, gai, aimable et d'une physionomie jeune.

C'était surtout la musique qu'on entendait chez lui qui y faisait courir le monde. Ll-s financiers du dix-huitiè:iie siècle aimaient en effet et entendaient la nuisiquc. La Popehnière possédait le meilleur orchestre qu'un particulier ait eu à soi. Gossec en fit longtemps partie.

N'oublions pas, car c'est i'essenliel, de dire que M. de La Popelinière était réellement bienfaisant, et pas toujours uniquement par ostentation. Quand il mourut, on lui fit cette épitaphe :

Sons ce loinbcau repose un nuancier Qui fut lie ^on élat l'honneur et la criliqu;;; Verlueu>i, bieiifai^aat, mais toujours sinyiiiier,

Il soulagea la mi^cre pul)li(iue.

Passants, priez pour lui, car il fui 1« premier.

Nos gens d aiijourii'hui n'en auraient pas tous une pareille. Mais restons dans notre dix -huitième siècle. Voici donc deux nouveaux venus dans le roman de madame d'Epinay, Desmahis et Grinim. Ils ne vont pas faire que paraître et disparaître. Dcsuialiis y.Ioscph-François-Ed. de Corsembleu), né à Sully-sur-I.oire, le ô féviiur 1722, n'a pas encore trente ans. Grimm (Frédéric-.Melchior) est encore plus jeune. Il est né à Rati>bonne, le 2Gdé embre I72ô.

La comédie de Dcsmahis, le Billet perdu, ou ilinperlineut,a\iiil été jouée au Théiîlre-Français et y avait oblenu un succè> de quinze représentai ions, ce qui alors était de la gloire.

* Lffectivement, à cette époque il n'était pas de sujet de conversation plus habituel. J. J. lîousseau devait, l'année suivante, donner son Devin du r/Z/aj/e, aux r.'citatifs ducpiel Francueil allait travailler. Les Lettres de Grimm sur Uinpliaie sont aussi de 17Ô2, et c'est en 17.JÔ qu'd publia sa brochure Le pt'/// i'roplièle de UuctimiscfiOroda, qui mit le désarroi dans I' camp des amateurs exclusifs du genre français .

ni d'agrément ni d'intérêt. Rousseau m'en avoit parlé avec un enthousiasme qui me l'a fait o^aminer avec une curiosité que je n'apporte guère ordinairement dans la société. Je l'ai engagé à venir voir Rousseau et Francueil, lorsqu'ils seront à Epinay ; il m'a répondu honnêtement, mais je doute qu'il profite de mon invitation; car on dit qu'il n'aime pas la campagne*.

Il faut cependant que M. et madame de La Poplinière aient des qualités très-essentielles et très-estimables, car je vois que tous leurs amis sont d'ancienne date; et Rousseau, qui n'aime presque personne, et qui les a connus, il y a trois ans, dans un voyage qu'il fit à la terre du père de Francueil avec M. Grimm, en a conservé, ainsi que ce dernier, le souvenir le plus flatteur. Ils ne sont que pour 1 hiver à Paris; j'en suis fâchée*.

* Le témoignage est bon à recueillir. Rousseau présenta donc Grimm elle recommanda avec enthousiasme à madame d'Épinay. Comme Grimm a lu tous ces Mémoires aussi bien que nous ei qu'il en a même lu plus que nous, puisqu'il en a connu toutes les ébauches et toutes les rédactions, il n'a pas àù être fort aise de voir madame d'Épinay raconter de cette façon sa propre entrée en scène, et de là sans doute en p irtie la froideur avec laïueile il a parlé de l'œuvre entière.

I! est fâcheux que tout de suite il soit dit qu'il n'aimait pas la campagne. On doit l'aimer.

* Ce qui fait encore croire que nous devons chercher à mettre ici un autre nom que celui de M. et de madame de La Popelinière, c'est d'abord que madame de La Popelinière n'allait pas à Clicnonccaux (Jean-Jacques le dit expressément), ensuite que madame de La Popelinière ne lui laissa pas du tout un agréable souvenir, et enfin que M. de La Popelinière, par état, devait vivre à Pari>. Nous ignorons si, en effet, Desmahis vécut ciiez madame de LaPopplinière, au temps où elle était dans toute sa gloire. Si cela LÛt été, il semble pourtant qu'on en verrait quelques traces dans ses vers, et jamais il ne parle d'elle. U y a bien une dame de P*** citée quelquefois dans ces poésies, mais la plupart du temps on voit que c'est, une dame de Pol*** (PoliL'nac pput-èiip).

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