PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VIÎI
Epinay.
Nous :>uiiiiues arrives ce matin, Francueil, Rousseau et moi. J'ai eu le plus grand plaisir à revoir ma mère et mes enfants. Toute petite qu'est ma fille, elle me paroît avoir un caractère décidé; mais je crois qu'tiie ne manquera pas de sensibilité. Mon fils, au contraire, sera foible et facile; et, si j'en crois M. Linant, il a déjà tous les défauts possibles. Je pense, moi, que son pédant l'ennuie. Francueil m'a promis de lui donner exactement des leçons de musique et de dessin, pendant les trois semaines de campagne que nous allons passer.
J'ai appris que Jelyotte se plaint amèrement de la coquell?erie de madame de Jully : elle le rend malheureux ; et il en est, dit on, plus amoureux que jamais. Je croirois assez qu'elle ne s'en soucie plus, car elle m'a prodigieusement négligée.
Je viens d'avoir une singulière conversation avec M. Rousseau; elle mérite, en vérité, la peine d'être retenue. Elle a fini par un conte qu'il a fait sur-le-champ, et qui m'a paru si excellent, que je l'ai prié de l'écrire.
Tandis que Francueil s'occupoit avec mon fils, j'ai été me promener avec Rousseau. « Pourquoi donc, lui disje, ne vous ai-je point vu chez moi depuis un siècle, et pendant mon séjour à Paris? — C'est que quand je veux vous voir, madame, je ne veux voir que vous. — Comment? — Sans doute! Que voulez-vous que je fasse au DÙlicu de votre société ? je figurerois mal dans un cercle
de petits iniiliflures, promenant sur le poing leurs j)ieds endimanchés : tout cela ne me va point. — Quelle folie? où avez-vous donc vu cliez moi des mirliflores? — Ehî mais oui, madame ! Madame votre bdle-sœur, sans aller plus loin, à l'œil mourant et au sourire voluptueusement dédaigneux ; un Maurepaire, persiflant ; une madame de Yersel ^, qui fait des révérences en religieuse, pour montrer sa belle gorge; un Duclos% despote, mordant et traîtreusement brusque; un Jelyotte, mielleux et important; tous gens enfin remplis d'honnêteté, mais qui n'ont point de mœurs. — Vous êtes bien sévère, mais vous êtes encore plus injuste, monsieur. Que vous vous permettiez de me juger, je le trouverois tout simple, vous me connoissez depuis plusieurs années, vous m'avez vue à la campagne, où l'eNtrême liberté que j'y ai établie peut suppléer à l'ancienneté de la connoissance ; mais ces dames et ces messieurs que vous venez de citer, si vous en exceptez Duclos, à peine les avez-vous aperçus. — Je dis, madame, ce que le public en pense : et certainement ce que j'en ai vu ne m'a pas
* A l'instarit même je découvre que madame de Yersel. s'appelait madame de Courval. Cela n'ajoute pas graiid'chose à l'intérêt du roman. Mais il faut qu'on sache que c'était une sœur de madame de Jully, qui avait deux sœurs : l'une, femme de M. La Corée, maître des requêtes depuis 1749 et intendant de Besançon; l'autre, femme de M. Dubois de Courval. conseiller au parlement (première chambre des enquêtes), depuis 17-47. Madame de Courval ou de Yer.-el, demeurait rue Neuve-des-Petils- Champs^ près les Capucines. C'est donc de sa mère, madame Chambon, qu'elle parle à propos de M. de \V**", lorsqu'elle ouvre son cœur à madame d'Epinay, au retour de la terre de madame d'Iloudetot.
J'avais cherché partout dans les bibliothèques les Anecdotes inédites de Musset-Pathay, qui devaient me donner ce renseignement et un ou deux autres. C'est au Louvre seulement que j'ai pu les trouver, grâce à l'obligeance de M. Barbier.
- Madame d'Epinay prête ici ses idées à Jcan-Jacqucs qui faisail haï" tement profession d'estimer Duclo.<i.