PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE YIII
donné le désir de les justifier. — Savez-vous que vous me laites trembler? Je n'ose presque vous demander ce que vous pensez de moi; j'ai pourtant grande envie do !e savoir. — Vous le pouvez, madame, si cela vous fait plaisir; je vous promets la même franchise; et si vous n'êtes pas absolument contente de ce que vous êtes, vous pourrez l'être de ce que je vous promets que vous deviendrez, si tous ces messieurs et ces dames ne s'en mêlent; mais je réponds qu'ils dégraderoicnt le plus boau naturel que le ciel ait formé. — Ah! Rousseau, vous devenez fade ! mais voyons toujours ce que vous pensez de moi. D'abord, laissons là la figure; je ne suis point jolie, je le sais. — C'est suivant le sentiment qui vous affecte. Lorsqu'on vous voit en face, que vous avez les yeux baissés, que vous regardez en vous-même, vous êtes mieux que jolie; en général vous avez plusieurs visages. Ceux que je connois me font supposer que vous en avez un (jue je ne connois pas, qui n'est peut-être pas le moins intéressant; mais de ceux que j'ai vus, le réfléchi est celui qui me plaît le plus. — Cela est singuher, je ne l'aurois jamais cru; mais passons au moral, c'est ce qui me touche. — Peut-être, madame, faut-il commencer par ce qu'on dit de vous, pour vous nneux faire juger ce que j'en pense. — A la bonne heure. — On vous croit sans caractère, botme femme, fausse cependant, un peu de penchant à l'intrigue, inconstante, légère, beaucoup de finesse, beaucoup de prétention à l'esprit, qui n'est, dit-on, chez vous que très-superliciel. — Monsieur! monsieur! on dit cola de moi? cela n'est pas possible. — Oui, madame; et, quoiqu'il n'y ait peut-être pas un mot de vrai, que je n'en croie pas la moitié, je n'en suis pas étonné. — Coriîment! vous n'en
croyez pas la moitié, monsieur? Si vous saviez comme tout cela est loin de moi. Quoi! l'on parle dans ces termes? »
Il se mit à rire. « Mais ne semble-t-il pas, me dil-il, que vous soyez la première à qui l'on ait fait injustice? Qu'est-ce que tout cela signifie? Je vais vous dire, moi, à quoi cela tient. Vous êtes bonne et souvent dupe; vous ne soupçonnez la méchanceté ou la trahison que lorsqu'elle est avérée; vous tâtonnez sans cesse pour trouver le bien, pour fuir le mal : et toutes vos actions étant incertaines et contradictoires, soit entre elles, soit avec vos paroles, la peur surtout que vous avez d'offenser ou de blesser les autres, tout cela vous fait passer pour fausse, et pour être sans caractère. — Mais comment donc faire pour éviter ce coup d'œil, car ce que vous venez de dire est vrai? — Ah ! cela n'est pas aisé, et me rappelle ce que me disoit un jour un de mes amis, dont le caractère tient un peu du vôtre, quant à la foiblessc ; car c'est un homme d'ailleurs d'un mérite distingué, un génie transcendant, comme je n'en connois pas deux dans ce siècle : c'est Diderot \ Je lui disois un jour : Mais comment se fait-il qu'avec un caractère tellement facile, qu'il vous fait passer la moitié de votre vie à faire des sottises que vous vous gardez bien d'avouer, et l'autre à les replâtrer, vous n ayez pas souvent l'air de la fausseté ? — C'est, me dit-il,
* A la bonne heure ! on n'accusera pas Jean-Jacques, d'avoir desservi sea amis quand il s'est agi de les faire connaîlre. Diderot 1 son nom reviendra souvent dans ces pages; il sera plus tard l'un des plus intimes amis de madame d'Épinay, mais dans tout le roman c'est la divinité absente qui ne paraît jamais, et dont on entend seulement quelquefois tonner les oracles. Né à Langies au mois d'octobre 1715, il n'avait pas quarante ans encore, h' Encijclopédie était conmicncée depuis 1749, et ce grand monument du siècle commençait à surgir au-dessus du sol.