‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 219 sur 260 · PREMIERE PARTIE.— CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE.— CHAPITRE VIII

que je ne suis ni vrai ni faux, et que je suis transparent. C'est qu'il est franc, et vous, madame, vous êtes vraie sans être franche. — Cela est encore vrai. Mais, monsieur, intrigante, par exemple! comment se peut-il? — Tout de même, pas trop d'envie de faire le bien, et en voulant souvent vous en dérober le mérite ; ou bien la crainte de n'y pas réussir vous fait prendre des biais et des tournures au lieu d'aller droit au but, — Cela est bien singulier ! — Quant à la prétention, quant à l'esprit superficiel, on vous juge mal; vous avez au contraire de la simplicité. Ayant beaucoup lu, beaucoup appris, vous êtes ignorante, parce que vous avez mal lu, sans ordre et sans clioix. Vos réflexions viennent plutôt de la justesse de votre esprit qu'elles ne sont le fruit de vos lectures. Vous n'avez point d'idées nettes dans la tète ; de principes, où en auriez-vous pris en vivant dans un monde qui n'en a point? — Je m'en suis fait; il me semble qu'il en existe, indépendamment de l'éducation, dans le cœur de tout homme honnête, et dont il ne se départ jamais. — Madame, je vous félicite d'avoir cette opinion. — Qnantà mon esprit, je le crois juste, mais il est lent, réfléchi et sans suite. — Cela n'est pas faux, mais il est difficile de sentir que cela est vrai. Vous êtes bonne mère, par exemple ; mais jusqu'à présent vous aimez vos amis pour eux, et vos enfants pour vous; la mesure de vos sentiments àlégard de ces derniers est la satislaction qu'ils vous donnent : au reste, cela ne durera pas. Vous avez du courage, de l'élévation, une sorte de vertu; si vous parvenez à ne vous entourer que d'honnêtes gens, je vous promets que vous serez un jour une fonnne d'un grand mérite ; mais je ne vous promets pas qu'on en dise pour cela plus de bien devons. — Pourvu (pic mes amis

me rendent justice, et que mon cœur ne snit point humilié de leur estime, tout ira bien. — Vous avez raison. — Mais vous, à votre tour, vous ne me demandez point ce que jepensede vous? — Madame, c'est que je ne me soucie peut-être pas de le savoir. — Eh bien, cette indifférence ne me déplaît pas. Mais à propos, savez-vous que |\ la sortie que vous fîtes l'autre jour à Saint-Lanil)ert ne m'a paslrop déplu non plus? Malgré cela, je suis restée très-incertaine pendant le reste de la journée. — Je le crois, il y a certains préjugés qui nous sont inspirés de si bonne heure, qui sont si enracinés dans nos âmes, qu'il est difficile de s'en détacher. Ils sont si universellement reçus, si souvent et si efficacement prêches, non • seulement par les hommes, mais par les phénomènes de la nature qui se renouvellent sans cesse sous nos yeux, qu'on ne sauroit se refuser au concours de tant de preuves; les animaux, les plantes, les fruits de la terre, les pluies, les saisons... — Cependant, j'en suis fâchée, mais je trouve que Saint-Lambert est le plus fort. — Madame, quelquefois au fond de mon cabinet, mes deux poings dans les yeux, ou au milieu des ténè!)res de la nuit, je suis de son avis. Mais voyez cela (dit-il en montrant d'une main le ciel, la tête élevée, et avec le regard d'un inspiré) : le lever du soleil, en dissipant la vapeur qui couvre la terre et en m'exposant la scène brillante et merveilleuse de la nature, dissipe en même temps les brouillards de mon esprit. Je retrouve ma foi, mon Dieu, ma croyance en lui; je l'admire, je 1 adore; et je me prosterne en sa présence. — Mais puisque vous-même, monsieur, qui avez tant de penchant à croire, vous avez encore des moments de doute, d'autres peuvent bien en avoir aussi. D'après cela, permettez-moi d'avoir plus de

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