PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VIII
confiance au témoignage de \otre esprit et de votre réflexion qu à celui de vos yeux. Dites-moi de bonne foi, vous qui avez souvent médité sur cette matière, qui avez des connoissances en tout genre que je ne puis jamais espérer d'acquérir, dites-moi de quel côté vous trouvez les preuves les plus claires? — Madame, nos lumières sont si courtes qu'il est presque impossible de prononcer. Voulez-vous que je vous fasse un conte? — Ah I vous allez me répondre par un conte ! N'importe, dites toujours. »
11 se mit à rêver un moment \ et après il commença de la sorte r^M-t^CjôTte s or loi ^.eN/* iaiV. p>^
« Un jour un homme se trouva jeté sur le rivage d'une terre étrangère; elle étoit habitée d'hommes et de femmes de toutes figures et de tout âge. Après avoir porté ses regards sur les différents objets qui le frappoient, il chercha dans la foule du peuple quelqu'un qui pût l'instruire des lois et des coutumes ; car le lieu lui plaisoit, et il désiroit s'y fixer. Il vit trois vieillards à longues barbes qui causoient à l'écart; il les aborda. « Voulez-vous bien, messieurs, leur dit-il, m'apprendre où je suis, et à qui appartiennent ces contrées? Si les mœurs des habitants répondent à la sagesse et à l'ordre que je remarque jusque dans la culture de vos terres, vous êtes gouvernés par le plus grand et le meilleur des princes. — Rien n'est si aisé que de satisfaire votre curiosité, répondit l'un des \ii'illards à l'étranger ; vous êtes dans les États du génie bien-
• Le niorteau qui suit e^t extrcniemenl précieux, car il est de luuic prol'iibililé que niadanie d'Epiiiay l'a, conuue elle le dit, fuit éirire au sortir de Li conversation nièine. Nous avons donc là du Roussc;iu d'un genre particulier : ('lo]ULnl et saliriqun ensemble — l'ébauche de la profession de foi du vicaire savoyard et une parabole à la li^ou de linieiot ou niènie de Voltaire.
r.96 MÉMOIRES DE MADAME D'i.l'LNAY.
Taisant qui habite la rive opposée. Vous avez été jeté sur celle-ci malgré vous et par son ordre ; il a la manie de faiie des heureux, et c'est dans celte \ue qu'il fait faire naufrage aux étrangers. Ceux qui ne se noient pas, il les prend sous sa protection, et les enferme, pendant un certain temps, dans ce pays que vous admirez avec raison. Ces messieurs et moi, nous sommes ses ministres, chargés par lui d'instruire ses sujets de ses volontés, de faire observer les lois qu il prescrit, et de promettre peine ou récompense. — Mais, messieurs, puisque ce pays est si beau, pourquoi ne se tient-il pas au mdieu de ses protégés, et qu'a-t-il à faire de l'autre cùté? — Ce que nous avançons pour lui , répondit le vieillard, le dispense de se montrer : nous sommes inspirés par lui-même ; mais il faut vous instruire des conditions. — Des conditions? reprit l'étranger; ne m'avez-vous pas dit que j'élois ici [lar la volonté du génie, et qu'il ne dépendoil pas de moi de n'y pas être? — Il est vrai, répondit le vieillard. - Il est donc absurde de m'instruire des condilions, répliqua l'étranger, puisque je ne suis pas libre de les accepter ou de les refuser. — Vous n'êtes pas libre, reprend le vieillard, quel blasphème! hâtez-vous de perdre cette erreur. — Laissez-le dire, ajouta tout bas son camarade, et gardez-vous de croire à la liberté, car vous offenseriez la grande bonté du génie. — Au surplus, monsieur, continua le premier, d'un air modeste et caressant, avantd'aller plus loin, vous saurez qu'on m'appelle monseigneur; ainsi l'a ordonné le génie bienfaisant qui m'a établi pour faire exécuter ses ordres : il n'y a, dans toute la contrée, qu'un seul homme au-dessus de nous trois. »
« L'étranger ne savoit que penser en voyant des ho:iimes de sens, à en juger pai leur maintien, leur âge et les
PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VIII. 397 honneurs qu'on leur rendoit, débiter de sang-froid de pareilles extravagances.
« Comme ils causoient, ils entendirent un grand bruit mêlé de cris, les uns de douleur, les autres de joie; l'étranger, toujours aussi curieux qu'étonné, en demanda le sujet : c'est, reprit le troisième vieillard, qu'il arrive âe temps en temps que le génie, pour éprouver la patience de ses sujets, permet qu'ils soient assommés en confessant sa bonté, sa clémence et sa justice : ce sont ses favoris à qui cet honneur est réservé. Ce n'est pas que tous ses sujets ne soient également obligés de le croire parfait, car ils s'y sont engagés dans leur premier sommeil. — Comment! monseigneur, on jure en dormant dans votre payst s'écria l'étranger. — C'est la règle, répondit le vieillard, et vous-même vous en avez fait autant lorsque vous avez été jeté sur ce bord. — Moi, j'ai fait serment? continua l'étranger; je veux mourir si j'en sais quelque chose. — Vous n'en êtes pas moins lié, reprit le ministre ; et voici comment s'est passée cette cérémonie, sans laquelle Yons ne pouviez être regardé comme citoyen de l'île. Dès qu'on vient nous avertir qu'un étranger est arrivé dans notre contrée, nous allons le recevoir; ensuite l'on prend au hasard deux citoyens, qui sont toujours censés connoître à fond nos lois, nos mœurs et nos usages ; on les fait tenir debout de chaque côté de l'étranger, tandis *qu'd est couché à terre et qu'il dort, on le quostionne, on linstruit des conditions nécessaires pour èlie admis citoyen de l'île, et les deux répondants prononcent pour lui le serment par lequel il s'engage à se conformer toute sa vie à la croyance et aux lois du pays. — Vous vû'ïs moquez de moil répliqua l'étranger en colère. E', à quoi ? i^ vous plaît, a-t-on prétendu m'engager? — Mais,
lui dit le vieillard, entre autres choses, à croire que le génie est plein de justice et de bonté, car il aime ses sujets, et ne les rend jamais malheureux que pour leur bien, ou par leur faute ou par celle des autres ; que son cœur est fermé aux passions ; que la colère qu'il marque n'en est pas; que la peine qu'il ressent n'en est pas; que le plaisir qu'il montre en apparence n'en est pas, parce que son âme est dans un tel degré de perfection, qu'elle ne peut être ébranlée qu'en apparence et par manière de parler. Le reste de vos obligations est contenu, en abrégé, dans les douze volumes in-folio que voici, et que vous apprendrez par cœur à votre loisir; mais il faut savoir que si vous en interprétez de travers un seul mot, vous êtes perdu sans miséricorde. » Le sérieux aveclequ'4 on lui débitoit tout cela lui fit croire un moment le cerveau de ces vieillards ou le sien altéré. 11 les quitta, parcourut la ville, et reçut les mêmes instructions de différentes personnes.
« L'impossibilité de sortir de cette île lui fit prendre la résolution d'agir à peu près comme les autres, quoique, au fond, il ne pût se résoudre à croire un mot de tout ce qu'on avoit exigé qu'il crût. Un jour qu'il étoit fatigué d'une longue course, il s'assit sur une petite barque au bord du rivage, et, se laissant aller à ses rêverios, il disoit : « C'est un conte que tout cela, il n'y a pas de rive de l'autre côté; cet immense amas d'eau touche au ciel : je le vois. « Tout envoyant et en rêvant, il s'endormit; et, tandis qu'il dormoit, un veut frais s'éleva, agita l'eau et la barque, et le transporta insensiblement au bord de la rive opposée. Il ne se réveilla que lorf qu'il y fut arrivé.
« Ah! parbleu! dit-il, je verrai donc enfin ce trcnic
l'UEMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VIII, 399
bizarre ! » et il se mit en devoir de le chercher. Après avoir parcouru tous les coins de l'île, il le trouva à la fin, ou bien il ne le trouva pas, car il faut convenir que, malgré mes profondes connoissances dans l'histoire des voyages, je ne pourrois rien dire de positif là-dessus; mais s'il le trouva, il lui dit sans doute : — Monsieur le génie, si vous saviez ce que Ton dit de vous de l'autre côté, je crois que vous en ririez de bon cœur. Au surplus, ce n'est pas ma faute, si je n'ai pas voulu croire un mot de tout ce que vous prétendez avoir fait pour moi, et si j'ai été même jusqu'à douter de votre existence : on m'a conté tout cela d'une façon si ridicule, qu'il n'y avoit, en vérité, pas moyen d'y ajouter foi. » Le génie aura souri vraisemblablement de la franchise de l'étranger, et lui aura dit d'un ton majestueux et moqueur : « Il importe fort peu, mon ami, que vous et vos pareils croyiez ou niiez mon existence : tranquillisez-vous. Au reste, ce n'est ni pour votre bien ni pour votre mal que vous avez habité et parcouru ces contrées. Lorsqu'on se trouve une fois dans le cbemin où vous étiez, c'est une nécessité d'entrer dans ce pays-là, parce que le chemin ne mène point ailleurs. Par la même nécessité, le courant de l'eau vous a amené ici. J'aurois sur tout cela, aura-t-il ajouté, beaucoup de très-belles choses à vous dire; mais vous croyez bien, mon enfant, que j'ai autre chose à faire qu'à instruire un polisson comme vous. Allez vous établir dans quelque coin, et laissez-moi en repos, jusqu'à ce que le temps et la nécessité disposent encore de vous. Iktnsoir. » L'étranger, en se retirant, aura dit en lui-ménic : « Je savois bien que, s'il y avoit un génie sur cette rive, il étoit bon et indulgent; et que nous n'aurions rien à démêler ensemble. Dans tous les cas, il n'est rien de tel,
pour ne pas se tromper, que d'être toujours sincère avec soi-même. »
— Cela me paroît, en effet, fort essentiel, lui dis-je; mais il l'est bien autant, ce me semble, d'être d'accord avec soi-même. — Vous avez raison, madame, mais cela est impossible : le grand point est de connoitre ses inconséquences, et de garder celles qui sont le plus utiles au bonheur; c'est le vrai moyen d'avoir l'esprit juste et le cœur content. Au reste, ce que je viens de vous dire n'est qu'un conte; crojez-moi, n'allez pas y donner plus d'importance qu'il ne mérite. — Pourquoi donc? il me plaît tout à fait, à moi. — En général, madame, quand une idée, ou une notion est obscure, et qu'on n'en peut démontrer la fausseté, il faut la garder; surtout lorsqu'elle sert d'appui à la vertu et aux mœurs. — Mais, monsieur, c'est ce que celle dont il est question ne fait point; cela fut, par exemple, prouvé très -clairement l'autre jour. — Au moins ne nicrez-vous pas qu'elle ne console des afflictions si fréquentes en ce monde. — Comment? Mais vous voilà bien au delà de l'existence de Dieu et de la religion naturelle. Vous revenez donc sur ce que vous abandonniez l'autre jour ; vous admettez à présent des peines et des récompenses, et la religion révélée dans toutes ses parties? -^ Madame, c'est une de ces inconséquences utiles à notre bonheur. ^^ Je n'ai rien à dire; je vois que vous ne vous servez delà religion que comme d'une illusion que vous faites succéder a d'autres; mais il me semble qu'il y en a de plus gaies et déplus douces. »— - Si j'en savois une plus consolante, je ladoplerois ; mais où en trouverai-je une qui nous donne, comme celle-ci, un témoin juste et équitable de nos bonnes actions? Elle étend notre existence, et i ous