‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 221 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VUI · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VUI

en promet une meilleure qu'elle prolonge jusqu'à l'in- (ini ; elle nous inspire de la pitié pour le méchant et pour le sort malheureux qu'il se prépare, fc- Oui, et elle nous rend cruels pour l'homine de bien à qui elle fait faire son enfer en ce monde. -P^r Ne lui montre-t-elle pas la récompense éternelle du bien qu'il fait? Elle diminue les horreurs du tombeau ; elle nous détache de la vie qu'il faut que nous perdions, souvent au moment où elle nous seroit sans cela précieuse à conserver ; elle nous promet de revoir nos amis quand nous les perdons, -^ Cette espérance seroit bien séduisante si elle étoit mieux fondée. ■f4 Et surtout, elle nous fait supporter les vexations et les atrocités des grands qui les commettent de sang-froid, dont le bonheur n'en est point troublé, et qui, pour une fantaisie, un amusement frivole, font le désespoir et la misère de plusieurs millions d'hommes que leur devoir est de rendre heureux. Je n'ai pas l'àme féroce, mais quand je vois qu'il n'y a pas de justice en ce monde pour ces monstres-là, je me plais à penser qu'il y a un enfer pour eux. Et qui sait ce qu'ils ne feroient pas s'ils n'en étoient persuadés? C'est pour eux que cette terreur est utile, et non pour le peuple, comme vous le disiez l'autre jour. Vraie ou fausse, elle les attend au dernier moment : après avoir vécu en scélérats, il est bon qu'ils meurent en désespérés. Ne nous privons point de cette vengeance ; elle est courte à la vérité, mais c'est la seule que nous puissions tirer d'eux. Au reste, madame, je vous avoue que je n'aime point ces sortes de discussions publiques. Ce dîner de mademoiselle (juinault me déplut mortellement. De tous les gens qui y brailloient, à peine le marquis est-il le seul qui disputât de bonne foi. Il y a plus d'air que de conviction dans leur fait. Eh! pourquoi

diable afficher une incrédulité qu'on n'est pas sûr de soutenu' jusqu'à la fin? Je voudrois bien être au fond de l'âme des impies les plws déterminés, lorsqu'ils sont sur le ponit de mourir; je suis sûr que j'y verrois le trouble, l'inquiétude, la crainte, qui percent très-souvent à travers la bonne contenance qu'ils affectent*. Je veux vivre en homme de bien et en bon chrétien, parce que je veux mourir en paix, et que, d ailleurs, ce sentiment ne gêne en rien la suite de ma vie, et qu'il me fait concevoir une espérance qui m'est douce, quand je ne serai plus. C'est, ma foi, un mauvais service à rendre à un homme qui a été tourmenté de la pierre tant qu'il a vécu, que de lui apprendre qu'il n'y a pour lui aucun dédommagement à attendre d'un mal constant qu'il n'a pas mérité. — Tout cela est bon, lui dis-je, mais j'aime mieux votre conte, et je m'y tiens. »

j\I. Grimm est venu me voir avec Rousseau, je l'ai prié à dîner pour le lendemain. J'ai été très-contente de lui; il est doux, poli; je le crois timide, car il me paroit avoir trop d'esprit pour que l'embarras qu'on remarque en lui ait une autre cause. Il aime passionnément lamu-

* « Levez les yeux, ô sceptiques! vers ces champs de l'infini dont letéiec-cope d'IIerschell a jaugé les effroyables espaces et où il a vu se mouvoir, environnés de leurs mondes, des millions de soleils derrière lesquels des millions de soleils circulent encore, [écoutez le silence animé de nos belles nuits d'automne; voyez, lisez dans cette n.ilure et dans votre pensée, et ne craignez pas de dire : a Je sens que j'ai une âme et je sais qu'il est un D'eu. »

« Une éclipse totale de soleil épouvante la foule et attriste jusqu'aux philosophes. Voulez-vous donc qu'il y ait dans notre âme une éclipse absolue et perpétuelle de la divinité nécessaire? Nous pouvons l'oublier, tant que nous ne faisons que douter volontairement de son existence ; mais si nous apprenions sûrement qu'il n'y a point de Dieu, quelle autre tristesse et quelle inconsolable épouvante!

(Pacl Boiieau. — Philosophie et politique de Déranger, 1859, p. 20.)

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