PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE VIII. lOc
sique; nous en avons fait avec lui, Rousseau et Francueil, toute l'après-dîné*^. Je lui ai montré quelques morceaux de ma composition qui m'ont paru lui faire plaisir. Si quelque chose m'a déplu en lui, ce sont les louanges exagérées qu'il a données à mes talents, et que je sens à merveille que je ne mérite pas. Il est sans fortune; son goût pour les sciences, les arts et la littérature le lia intimement avec le comte de Schomberg, dont il accompagna les enfants à Paris. 11 avoit alors vingt-neuf ans : il en a trente-quatre à présent'. La tendre amitié
* Madame d'Epinay se tronipe. Giinim n'avait que vingt-huit ans en 1751. Élève d Ernesti à l'université de Leipzig, il avait fait d'excellentes études et possédait un esprit net, fin et droit qui n'est pas ordinaire en Allemagne. On dit (c'est Meisler, son secrétaire et son biographe) que dans son pays natal il avait failli mourir d'amour pour une princesse qui ne savait pas seulement qu'il existât. Une fc's en France il alficha aussi, à un moment donné, la plus lyrique, la plus dramatique des passions pour mademoiselle Fel, de l'Opéra; maison a quelque peine à croire à la sincérité de ce romantisme, car il s'en est très-aisément corrigé, et certes ce n'est pas comme le plus tendre des hommes que nous avons à le voir peindre dans ces pages. J. J. Rousseau le connut en 1749 et le vit pour la première fois chez le prince héréditaire de Saxe-Gotha, à Fontenay-sous- Bois. « 11 y avoit là,' dit-il, deux Allemands attachés au prince : l'un, appelé M. Klupi'fell, homme de beaucoup d'esprit, éloit son thapeliin et devint ensuite son gouverneur; l'autre étoit un jeune homme appelé M. Griinm, qui lui servoit de lecteur en atlindant qu'il trouvât quelque place, et dont l'éqnipage très-mince annonçoit le pressant besoin d'en trouver. Il ne se mcttoit guère en avant, bien éloigné de ce ton avantageux que la prospérité lui donna dans la suite. On parla de musique; il en parla bien. Je fus transporté d'aise en apprenant qu'il accompagnoit du clavecin. Après le dîner on fil apporter de la musique. Nous musiquàmestout le jour au clavecin du prince. Kt ainsi commença cette amitié qui d'abord me fut si douce.» Rousseau, on se le rappille, avait onze ans de plus queOrimm, et avec celte diriérence d'âge il est certain que c'était à celui-ci de se féliciter de s'être l'ait un tel ami.
Le comte dcSchondjerg.que Grimm accompagna à Paris, était Saxon d'o» rigine.ï Attiré en France, dit Bcsenval (I, 187) il eut hicnlôt le ré;.;iment des dragons allemands, qui avoit été mis sur pied des débris des liulans et qui n'ont duré qu'autant <\\ic lui. Le comte do Schomberg est devenu, depuis, inspecteur de cavalerie et maréchal de camp. £ G élail un homme
qu'il a pour le comte de Frièse et pour le comte de Schomberg l'a déterminé à se fixer en France, où il se livre absolument à l'étude des lettres. II loge cbez le
d'un esprit sérieux qui se lia volontiers avec les philosophes, et, par exemple, avec d'Alembert [Mémoires de madame de Genlis, t. IV, 102).
Quant au comte de Friesen (Auirusle-Henri], ami du comle de Schomberg et venu de Saxe comme lui, il devait à sa figure, à son caractère et encore plus à sa qualité de neveu du maréchal de Saxe l'honneur et le plaisir d'être l'enfant chéri des dames. La maréchale de Luxembourg, après un souper chez La Yaupaliére, où elle avait bu comme à son ordinaire, s'amouracha de lui sur-le-champ et le lui prouvait au petit théàlre des Fantoccini du boulevard, si le pauvre maréchal n'était venu l'avertir qu'elle prît garde et que tout le monde avait les yeux fixés sur elle. L'historiette est dans Besenval, avec quchiues autres concernant le même agréable mauvais sujet a qui captivoit les femmes avec d'autant plus de facilité que, n'ayant point de principes, il les affichoit tous, et que. n'étaiit pas dominé par le désir, il meltoit l'empcrtcnient, le sang-froid, la louange et le blâme à leur place; en un mot, qu'il savoit user envers elles des avantages qu'elles ont ordinairement sur nous. »
Madame d'Épinay dit qu'il venait d'clrc fait maréchal de camp. Il y avait déjà trois ou quatre ans de cela, o II n'avoit point encore servi en France, dit Pinnrd, lorsqu'il obtint, le I" mars 1747, une commission de mestre de camp. Réformé à la suite du régiment Royal-.\llemand, on le créa brigadier par brevet du 20 du même mois; il se trouva en celte qualilé à la bataille de Lawfeld et servit volontaire au siège de Berg-op- Zoom; colonel-lieutenant du r'giment d'in'anterie de la Dauphine lors de sa levée par commission du 1'' juillet de la même année, il servit au siège de Maëstricht en 1748, obtint le grade de maréchal de camp par brevet du 10 mai (de celte année), et conserva le régiment de la Dauphine jusqu'à sa mort,» arrivée à Paris le 29 mars 1755, alors qu'il n'avait encore que vingt-sept ans.
Mais il avait usé et abusé de la vie et s'était ruiné de toutes les manières. Besenval nous a conservé une lettre de lui, datée de Dresde, et moitié prose, moitié vers, où il y a beaucoup d'entrain et de fine légèreté.
Tout cela est très-français. Grimm est cité dans cet épilre, et sous son nom de Tyran le blanc que, suivant Rousseau, Gauffecourt lui avait donné, quoiqu'il ne fût pas sac à diable, et que Grinim avait mérité par son humeur despotique et son habitude de se peindre les joues à la céruse.
Le comte de Friesen était donc un des brillants débauchés de ce siècle qui en a tant vus naître et mourir. C'était l'un des plus spirituels. a Vous avez des cheveux de génie, lui disait ce pleureur de d'Arnaud Baculard. — Ah 1 d'Arnaud, si je le croyois, je les ferois couper sur l'heure pour vous en faire une perruque, s