‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 224 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE — CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE — CHAPITRE VIII

cher de répeter sans cesse ce qui nous occupe tout en lier. Dès l'instant qu'on n'est plus persécuté par ce be soin, on est tiède; et la tiédeur ne me convient pas. — Si c'est là votre seul motif pour ne plus aimer Jelyotte, vous êtes injuste; il vous aime à la folie, j'en suis sûre. — Non, non, tu te trompes, il n'en est rien, et pour t'éviter de pousser plus loin son apologie, je t'avertis que tout est dit, car j'en aime un autre. Tu vas me dire que mon goût pour Jclyolte n'a été qu'un caprice. Eh bien, je l'ai cru sincère, je me suis trompée, voilà tout. 11 est certain que l'amour que je ressens actuellement a un caractère bien différent de celui que j'avois pour Jelyotte. Tous les hommes me paroissent fades, maussades; il n'en est plus qu'un pour moi dans le monde, cela est sûr. Pour la coquetterie, tu sais que je l'abhorre. Je suis résolue de m'attacher sérieusement à celui que j'aime. »

Je me mis à rire. « Oui, très-sérieusement, repritelle ; vous ne dites mot. — Si votre cboix est bon... — Ah! je suis sûre que tu ne le blâmeras pas: c'est le chevalier de V***. — Eb bien, vous vous trompez, car je ne puis l'approuver. — Et pourquoi, s'il vous plaît'.' Auliez-vous jeté les yeux sur luiV — Moi! non, en véiité; Francueil ne m'aime plus: mais je n'en aimerai jamais d'autre que lui. — Eh bien! ma cbère Astrée, dites-moi donc pourquoi vous ne voulez pas que j'aime le chevalier? — Je le trouve trop grave pour que vous puissiez vous promettre un attachement solide de sa part : il vaut mieux que vous, au moins ; et vous n'ignorez pas que la petite marquise de*** l'aime, et qu'il lui fait sa cour très-assidûment; elle est votre amie. — C'est une enlaut qui ne sait pas elle-même si elle aime ou non. D'ailleurs

408 MÉMOIRES DE MADAME D'ÉPIÎsAY.

je puis ii^norer cela, elle ne m'en a rien dit; et puis il faut convenir qu'il y a des choses qui ne connoissent ni parents ni amis. Quant au chevalier, il est plus grave que moi, mais je suis plus aimable que lui ; la meilleure raison, et à laquelle il n'y a pas de réplique, c'est que nous nous aimons, et que tout est arrangé entre nous. Il vous a recherchée ce soir par mon ordre, à cause de Jelvottc qui commence à être inquiet de ses assiduités. Je neveux pas l'affliger, je l'estime; et il faut que vous m'aidiez à lui faire entendre raison. Lorsque vous l'aurez préparé, je lui parlerai net, car je ne veux pas le tromper. — Ah! ma sœur, je ne me charge pas de cette commission; je suis sûre qu'il en mourra de chagrin.

— Oh! que non; croyez que les hommes ne comptent pas plus qu'ils ne doivent sur une jolie femme. La preuve en est la jalousie et la défiance qui percent toujours à travers leurs propos galants, et qu'il n'j en a pas un qui résiste à nos agaceries : la loi doit être égale; ayons au moins la candeur de plus qu'eux. Je m'intéresse à Jelyolte; je serois fâchée s'il étoit malheureux, sans quoi j'irois moi-même lui faire ma confession; mais il pleurera, et je suis comme la petite de Versel, je ne puis pas souffrir qu'on pleure; cela me met à la gêne, et je serois peut-être assez foible pour me laisser attendrir; ce seroit manquer au chevalier, je ne me le pardonnerois pas.

— J'admire votre scrupule. — A propos, ma sœur, si vous êtes demain chez vous, j'irai vous voir avec le chevalier. — Non, ma sœur, s'il vous plaît; je vous prie très-décidément qu'il n'en soit rien : je ne veux pas absolument être mêlée dans cette nouvelle intrigue. — Vous êtes dure, ma sœur! intrigue est un vilain mot, entendez-vous! Chargez-vous donc au moins d'envoyer

Page 1