‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 225 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE Vlll · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE Vlll

diercher Jelyotte; parlez-lui de ma réputation, de la réiorine que je veux apporter dans ma conduite; parlezlui de ma santé, de mon mari, de tout ce qu'il vous plaira, pourvu que vous le mettiez au point de s'entendre dire de ma bouche que je ne veux plus vivre avec lui ; vous vovez qu'il est honnête que ce soit moi qui prononce ces derniers mots; mais je n'y veux pas de réplique. Dans trois mois il ne pensera plus à moi, et alors il trouvera tout simple que j'aie lait un nouveau choix. »

Après que je lui eus promis de voir Jelyotte, elle mft congédia pour écrire au chevalier, qu'à peine, disoitelle, elle avoit osé regarder. Hier matin j'ai vu Jelyotte, et, par tout ce qu il médit, je compris que madame de Jully ne s'étoit pas conduite avec lui de manière à le détacher d'elle: j'ai fait ce que j'ai pu pour le pré|)arer à son malheur; mais il n'a voulu rien entendre. J'ai rendu compte dès le soir à madame de Jully du mauvais succès de mon préambule. Au reste, le chevalier et elle ne se contraignent point assez pour laisser seulement douter qu'ils ne soient aussi ivres et aussi heureux qu'il soil possible de l'être. Je suis résolue de me retirer insensiblement de cette société qui me déplaît, et qui ne peut me procurer que des désagréments.

On a parlé, à ce souper de madame de Jully, d'un mauvais roman qui court, que j'ai commencé et que je n'ai pu achever, parce qu'il est détestable*. Il s'est trouvé là des gens qui en faisoicnt l'éloge, et qui l'altri- Luoient à Diderot. Sur la parole de Rousseau, de Francueil et de M. Grimm, je me suis récriée avec indigna-

* Il n'est rien resté de ce roman, qui n'a aucun rapport avec les Mémoires.

tion sur cette injustice. « Fi donc! ai-je dit, ce livre est plat, de mauvais ton, et donne peu d'idée de la délicatesse de son auteur. Peut-on donner à Diderot, qui est honnête, vertu eux... — Honnête! vertueux! reprit un des convives; c'est un homme sans religion, un esprit turbulent, qui mettroit le feu au quatre coins du royaume. — Lui! » m'ccriai-je? Presque tous répondirent : « Ah! cela est sûr; c'est un frondeur, un athée. — Et, en supposant que cela soit, ce dont je ne crois pas un mot, à cause de cela, dis-^'e, il faut qu'il ait fait un mauvais roman? Voilà une logique bien étrange. » Sur le mot de logique, on partit de longs éclats de rire. Que tous ces hannetons, pour parler comme Duclos, eussent déraisonné ainsi sans savoir ce qu'ils disoient, je n'en serois pas étonnée I mais un duc, un chevalier de V*** ! qui sont des gens sensés; cela m'étonne. Si c'est là, comme ils le prétendent, le jugement qu'on porte de Diderot à la cour, il faut convenir qu'il est bien opposé à celui de Rousseau et de M. Giimm,

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