‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 227 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE IX

elle avoit totalement changé sa façon d'être, mais elle avoit conservé tout le piquant de son esprit. Malgré cela, comme elle n'avoit ni lu, ni réfléchi ; qu'elle n'avoit de principes que ceux que son honnête naturel lui avoit faits, elle étoit encore légère et inconsidérée dans beaucoup d'occasions oij l'on ne permet pas à une femme de l'être. Nous ne voyons presque pas M. de Jully; il menoit la vie du monde la plus dissipée, et sembloit même être tout à fait détaché de sa femme. Il a donné depuis avec fureur dans le goût des tableaux, des sculptures et des antiques, comme il donnoit alors dans les diamants et les bijoux. Je le soupçonne d'être un peu dérangé dans ses affaires. On prétend qu'il a mangé une partie de la dot de sa femme. Quant à moi, la vie que je menois déplut prodigieusement àDuclos ; il me fit ses remontrances ordinaires, sur ce que je n'étois pas digne d'avoir des amis, puisque je donnois tout à la société bruyante, et rien à l'amitié; mais, comme il sentoit de reste que ma façon de vivre étoit très-loin d'être répréhensiblc, il se retourna assez adroitement pour me forcer à me confier à lui, sans que je me doutasse alors qu'il eût la moindre part aux nouveaux chagrins qui vinrent m'accablcr. Je ne l'ai soupçonné que depuis fort peu de temps; et même, ne devant la connoissance que j'ai acquise sur cola qu'à ]\I. d'Ej>iiiay, celte autorité ne me paroît pas assez sûre pour fixer mon jugement à cet égard. Voici ce qui arriva.

Mon mari vivoit à son ordinaire, et prenoit très-peu de part à ce qui se passoit chez lui : il n'y venoit même que lorsqu'il y avoit de la musique ' ; ce qui arrivoit une

' SI. d'Épiiiaj était Irès-boii musicien. M. de Juliy Tclail également

fois la semaine. A la fin de l'hiver, Duclos me dit \n\ jour : « Votre mari fait tous les jours de nouvelles folies avec ses deux créatures; il se ruine, et l'on se moque de lui. Je veux lui parler; mais il ne s'agit pas ici de faire le plat prédicateur et de prêcher vaguement; il faut savoir ce qu'on dit, avoir vu par ses yeux, ce qui s'appelle vu. Je vous préviens que j'irai une fois chez elles. — Chez elles, lui dis-je; chez qui voulez-vous dire? — Eh! par Dieu, reprit-il, chez ces créatures! mais une fois seulement, car je sais trop ce que je vous dois pour aller me divertir aux dépens de votre mari. On y joue la semaine prochaine un opéra dont il paye les violons ; je lui demanderai un billet, et puis laissez-moi faire. Le trouvezvous bon? me dit-il. — Oui, certainement, lui dis-je, vous êtes bien le maître.» Il me lit beaucoup valoir l'honnêteté et la délicatesse de ce procédé ; mais les siens me sont si indifférents, qu'à peine je l'en remerciai. Il en fut piqué, et me le dit. Trois semaines après, un soiroît il n'y avoit chez moi que Rousseau et lui : « Eh bien ! me dit-il, j'ai vu ce spectacle, vous ne m'en avez seulement pas parlé. — C'est, lui dis-je, que j'aime mieux oublier que me rappeler les malheurs où je ne puis rien. — Belle maxime pour la paresse! répondit-il; eh bien, madame, c'est le comble de la folie et de la platitude; en bonne police, il faudroit, mordieu! interdire toute cette assemblée. Il ne faut qu'une demi-douzaine de soirées comme celle-là pour mener toute votre famille à l'hôpi-

Quand Diderot pénétrera dans ce monde, il sera étonné de leurs talents et de l'agrément de leur société. Il écrit dans une leltre à mademoiselle Voland : « M. d'Épinay est l'alfabilité même. » Ce trait manque aux Mémoires de madame d'Epinay, car enfin si M. d'Epinay fut léger, prodigue, débauché, vicieux même, il était aimable et spirituel en compagnie. Le frère de madame d'Houiietot ne pouvait pas ne pas avoir d'agrément

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