PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE IX
tal. -Mais je leur ai parlé; j'y suis retourné exprès, et, ma foi, j'espère que ce ne sera pas en vain. Voilà qui est fini, je n'y remettrai pas les pieds. Au reste, j'ai élé tout aussi scandalisé des spectateurs que des acteurs. Comment, mordieu! la ville et la cour y étoient; tout étoit plein, et j'y ai vu des gens qui ne devroient pas y être. — Et qui donc? lui dis-je. — Ah! par Dieu, reprit-il, vous allez voir que je vous les nommerai. Cela iroit bien... En général... pres(iue tous vos amis y étoient. — Ils avoient peut-être, lui dis-je, le même but que vous, en y allant. — Ah! vous n'êtes pas plus choquée que cela d'un manque d'égard? Ma foi, ils ont raison, voilà qui est bien, je n'ai plus rien à dire. »
Tout en disant qu'il n'avoit rien à dire, il ne déparla pas, et fit ce qu'il put pour m'engager à lui faire des questions ; je m'obstinai à n'en pas faire. A quelques semaines de là, comme il se trouvoit chez moi avec M. de Francueil, ils tinrent entre eux quelques propos à mivoix, que j'entendis, mais auxquels je ne compris rien; Francueil demanda à Duclos s'il y avoit longtemps qu'il ne les avoit vues. J'ignorois de qui ils parloient, mais à la réponse équivoque de Duclos je compris qu'il y avoit quelque mystère. Je mourois d'impatience que l'un dos deux s'en allât pour questionner l'autre. J'aurois préféré que Francueil restât, mais je ne pus le retenir, et je soupai seule avec Duclos. J'eus de la peine à me résoudre à lui faire des questions, m;iis mon inquiétude l'emporta sur mon embarras. « De qui parliez-vousdonc avec M. de Francueil? lui dis-je. — Par Dieu! cela est bien fin, je parlois de ces deux filles, des petites Rose. — Comment, est-ce qu'il va chez elles? — Lui? il n'en bouge. Mais d'où venez-vous donc? Il n'y a que vous
dans Paris qui l'ignoriez. — Cela ne se peut pas, lui disje ; je ne saurois jamais croire qu'il ait si peu d'égards pour moi : lui, passer sa vie chez la maîtresse de mon mari, chez l'auteur de tous ses désordres, être son confident, son complaisant; c'est une calomnie odieuse!... — Mais qu'appelez-vous donc? Pas un mot de tout cela; il y va pour son compte, il a la cadette ; c'est une affaire arrangée. Jai cru que vous le saviez, que c'étoit même de votre consentement. — Qui? Qu'est-ce que vous dites donc, Duclos? Vous perdez le sens. — Ohl par Dieu! Mais, madame, le faites-vous exprès? Quoi! sérieusement vous ne savez pas? Francueil et votre mari ont les deux sœurs; cela est public, vous dis-je; cela l'étoit dès le temps où j'allai voir leur spectacle. »
Je fus frappée comme d'un coup de foudre de cette abominable confidence. Elle ne me parut que trop vraisemblable. Je me rappelois une multitude de circon- 4ances dont cette découverte me donnoit l'explication, mais en même temps il m'en revenoit à la mémoire une foule d'autres que je ne pouvois pas accorder à moins que regarder Francueil comme un monstre, et il m'étoit impossible de m'y résoudre. Je tombai dans le dernier désespoir, je chassai Duclos de chez moi : il mit sur le compte du délire où j'étois tout ce que je lui dis d'injurieux et d'injuste ; il me répondit avec une douceur et une pitié si contraire à son caractère qu'elle auroit dû m'être suspecte. Mais j'en avois tant de besoin, et je réfléchissois si peu ! Il me parut si touché du coup qu'il m'avoit porté que je lui fis des excuses démon injustice, en le priant toujours de me laisser seule. J'écrivis cette nuit vingt lettres à Francueil, dont je n'envoyai aucune. Je ne savois quel parti prendre ni à quoi me déterminer.