‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 229 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE IX

Je dovois le lendemain dîner chez ma mère; Francueil devoit y être. Je voulois le voir avant; mais je n'étois pas sûre d'être libre chez moi, et, dans cette incertitude, je n'osois risquer de le mander. Cependant je pensai perdre la tête avant d'avoir pris une détermination ; la fièvre me saisit \ers les cinq heures du matin, je me semis fort mal, il me sembloit que ma tête s'embarrassoit; j'appelai ma femme de chambre, et, sans réfléchira ce que la démarche que j'allois faire avoit d'indécent, je lui ordonnai d'envoyer chercher M. de Francueil à l'instant même. Elle me fit quelques représentations, et, s'étant aperçue que j'avois une fièvre violente, elle m'obéit et envoya chercher en même temps le médecin et ma mère. Ils vinrent tous, à ce qu'on me dit ensuite; mais, lorsqu'ils arrivèrent, j'avois déjà un transport violent qui me dura trente heures. Je fus saignée trois fois du pied, et, lorsque je revins de cet état, je n'eus aucune idée nette de ce qui me l'avoit occasionné. Il me sembloit bien que j'avois de violents reproches à faire à Francueil ; mais, indépendamment de ce que je n'étois pas sûre d'avoir rêvé tout ce qui me passoit confusément par la tête, je n'avois pas la force de m'en éclaircir, et les soins qu'il me marquoit m'en ôtoient le courage. Il voulut me demander la cause d'un accident si subit; on dit que je lui répondis par les seuls mots: « Mais je ne sais pas. Voyez vous-même, il me semble que vous avez tort, grand tort, mais je ne le sais plus; heureusement je l'ai oublié. »

On crut que cette réponse étoit une suite de mon délire, mais comme je la fis tout haut, Francueil ne réitéra pas ces questions. Je fus deux jours dans celte espèce de stupidité, au bout desquels on me dit que Duclos avoit

envoyé quatre fois le jour savoir de mes nouvelles. Il demandoit el atlendoit mes ordres pour me voir. Son nom me rendit tout à coup la mémoire; je m'écriai : « Ah! pas encore, je ne suis point en état de l'entendre. » Cette réponse fit rire, parce qu'on n'en comprit pas le sens ; je me cachai dans mes couvertures et je fondis en larmes. Comme ma mère, mademoiselle Durand ' et madame de Jnlly ne me quittoient point, je n'eus pas une seule occasion de parler à Francueil, d'autant qu'il ne la cherchoit pas. Si cette contrainte me fut insupportable d'abord, elle me donna le temps au moins de faire des réflexions, dont le résultat fut qu'après avoir tant de fois éprouvé la légèreté et l'inconstance de Francueil, je ne pouvois jamais me promettre de le fixer ; qu'un reste de pitié et peut-être de tendresse mal entendu pourroit lui ôter le courage de me parler sincèrement, et qu'en ce cas une explication ne serviroit qu'à me maintenir dans une erreur fatale à mon bonheur, à augmenter sa gène, à me faire haïr et à lui donner des torts encore plus réels, qui le rendroient malhonnête à mes yeux. Après mille combats plus cruels que je ne puis vous le dire, je formai donc la résolution de garder le silence sur son infidélité, mais de lui remontrer fortement le peu de décence qu'il y avoit à lui de se lier avec mesdemoiselles Rose; et, pour me forcer à me taire sur le reste, je projetai de lui parler en présence de mes amis. Je m'étois bien arrangée là-dessus, et c'étoit bien certainement le meilleur parti qu'il y eût à prendre; mais une réflexion que je me crus suggérée par mon amour-propre, et qui n'étoit qu'un sophisme de la passion et de la jalousie, en arrêta l'exécution au

* La gouvernante de lu ûUe de madame d'Epinay.

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