PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE IX
malgré toutes les instances de la famille pour la (aire revenir; enfin elle est de retour depuis deux mois et mène une vie assez retirée \ J'irois souvent lui tenir compagnie, sans son mari que je ne puis souffrir ; je la vois cependant, mais c'est chez ma mère ou chez moi, et presque point chez elle. Cela convient beaucoup mieux au comte d'Houdetot, qui est vilain, au point d'être au supplice quand il faut donner à manger. Elle est toujours telle que vous l'avez connue, tout aussi vive, aussi enfant, aussi gaie, aussi distraite, bonne, très-bonne, se livrant avec ardeur à tout ce qui lui pas;:e par la tête, et cependant avec plus de constance qu'on n'a lieu d'en attendre de son caractère. Elle acquiert tous les jours do nouveaux goûts, et n'en perd aucun. Elle s'est liée, par exemple, avec Saint-Lambert ^, et elle ne voit et n'entend que par lui. 11 vient aussi chez moi depuis quelque temps, et sa société m'est très-agréable.
Le chevalier de V*** uit envoyé en mission auprès d'une cour étrangère*. A cette nouvelle, madame de
* Un joli mot deniadiime d'IIuudclol, un peu risijué, mais si ingénu et relcvî si finement ! Le voici tel que le donne une letlre de Diderot du 50 septembre 1700.
Ci Hier, j'élois à souper à côlé de mndanie d'Houdetot, qui disoil : c Je (i me mariai pour aller dans le monde cl voir le bal, la promenade, Topôra « etla comédii'; et je n'allai point dans le monde, cl je ne vis rien, et j'en < fus pour mes premiers frais.» Ces « irais » firent rire, comme vous penf scz bien, et elle ajouta : C'est mon voisin (luj boit le vin et c'e^l moi 8 qui m'enivre. »
- La liaison élail de date récente. L'une des amies de madame d'IIoudelot, la niarci-liale d'Aubelerre, voisine de campaj;ne dans la vallée de Montmorency, se crut en droit d'en avertir M. d'IIoudelot. Il répondit : « Je n'ai droit, madame, de n'exiger de madnnie d'iloudelol que de la décence dans sa conduite. »
* Sur h liste des ministres et envoyés de France il n'y a, en llb'i, ijue
JuUy fui saisie de la plus profonde douleur. Malgré le changement que j'avois remarque depuis deux ou trois ans dans sa manière de vivre, je doutai d'abord que sa constance pût se soutenir pendant la longue absence du chevalier. Mais la vie retirée qu'elle mène depuis son départ me fait croire que sa conversion est aussi solide que sincère. Elle passe sa vie chez sa mère, chez la mienne et chez moi. Je m'aperçois que son esprit n'a rien perdu de son originalité, et même elle est, selon moi, plus aimable et plus séduisante que jamais. Elle est trèsplaisante, par exemple, sur le compte de son mari. « M. de Jully seroit bien étonné, me disoit-elle un jour, si on venoit lui apprendre qu'il ne se soucie pas de moi. Ce seroit un cruel tour à lui jouer et à moi aussi, car il seroit homme à se déranger tout à fait si on lui faisoit perdre cette manie; oui, cette manie, car ce n'est point une illusion : c'est une manie, une chimère, tout ce qu'il vous plaira, excepté une illusion. »
Voilà, mon tuteur, à peu près tout ce qui s'est passé pendant votre éloignement de Paris. Ce temps n'a été marqué par aucune de ces violentes secousses dont vous avez vu précédemment mon âme ébranlée; mes enfants, ma mère et quelques amis ont été ma société la plus habituelle et la pl'is délicieuse. J'ai fait de l'étude ma plus douce occupation; outre un petit traité de morale que j'ai commencé pour mes enfants, je me suis exercée dans plusieurs autres genres oii l'on prétend que je réussis également. Je vous envoie un de mes essais; c'est le por-
les noms de M. de Vaugrenanl et du chevalier de Vcrgrnncs. C'est te qui nous fait croire qu'il est ici question de ce dernier. Mais alors ce serait le futur ministre des affaires étrangères de Louis XVI, Charles Gravier deVergenncs, né en 1717, mort en 1787.