‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 233 sur 260 · PORTRAIT DE M. GRIMM · texte numérisé non relu

PORTRAIT DE M. GRIMM

« Sa figure est agréable par un mélange de naïveté et de finesse; sa physionomie est intéressante, sa contenance négligée et nonchalante, ses gestes, son maintien et sa démarche annoncent la bonté, la modestie, la paresse et l'embarras ^.

« Son âme est tendre, ferme, généreuse et élevée; elle a précisément la dose de fierté qui fait qu'on se respecte sans humilier personne. En morale et en philosophie, il a des principes sévères qu'il ne se permet pas de modifier et d'adoucir suivant les circonstances, mais dont il se relâche presque toujours lorsqu'il s'agit de juger les autres.

« 11 a l'esprit juste, pénétrant et profond; il pense et s'exprime fortement, mais sans correction. En parlant mal, personne ne se fait mieux écouter; il me semble

* Dès 1759, madame d'Epinay avait imprimé elle-même, dans ses Motnenls heureux, à Genève, où nous la verrons aller à la fin de ces Mémoires, ce portrait avec le préambule suivant, qui ne se trouve point dans ton manuscrit.

« Peindre son meilleur ami est le travail le plus dclicifui et le moins aisé; mais, lorsijut' la satisfaction remporte sur la dilficulté, les obstacles dijparoissent, et le courage répond du succès. C'est une réllexion qu'on devroit faire dans toutes les actions de sa vie, cl d'après laquelle j'entrepicnds le portrait de M. G***. t>

(Note de l'édition de 1818.)

* Grimm était assez jrrand. J. J. Rousseau ne dit pas qu'il fût si bien Il parle de sa figure ilégingandée et de ses gros yeux troubles qui ne l'em péchaient pas d'avoir et de montrer des préttulious.

qu'en matière de goijt, nul n'a le tact plus délicat, plus tin, ni plus sûr. Il a un tour de plaisanterie qui lui est propre, et qui ne sied qu'à lui.

« Son caractère est un mélange de vérité, de douceur, de sauvagerie, de sensibilité, de réserve, de mélancolie et de gaieté. Il aime la solitude ; et il est aisé de voir que le goût pour la société ne lui est point naturel : c'est un goût acquis par l'éducation et par l'habitude. Le commerce de ses amis ajoute à son bonheur sans y être essentiel. A l'aspect de ce qui ne lui est pas famiher, son premier mouvement est de fuir; ce n'est que la réflexion, la politesse, et une sorte de niaiserie dans le caractère, qui le retiennent. Comme il craint de manquer d'égards, il reste souvent avec des gens qui l'ennuient, ou qu'il n'aime point; alors, un silence profond et un air distrait ne tardent pas à s'emparer de lui.

« Ce je ne sais quoi de solitaire et de renfermé, joint à beaucoup de paresse, rend quelquefois en pubhc son opinion équivoque ; il ne prononce jamais contre son sentiment, mais il le laisse douteux. Il hait la dispute et la discussion ; il prétend qu'elles ne sont inventées que pour le salut des sots.

« Il faut connoître particulièrement M. Grimm pour sentir ce qu'il vaut. II n'y a que ses amis qui soient en droit de l'apprécier, parce qu'il n'est lui qu'avec eux. Son air alors n'est plus le même; la plaisanterie, la gaieté, la franchise annoncent son contentement, et succèdent à la contrainte et à la sauvagerie.

« On prétend même que ces démonstrations sont les seules qu'il faille attendre de son amitié dans le courant de la vie; son âme, naturellement renfermée et brisée, <lit-on, par les chagrins qu'il a éprouvés, reiupèche d'être

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