PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE X
il vous consolera aussi, » Elle se retourna, et laissa échapper quelques larmes. « Convenez, dit-elle encore, que c'est mourir bien jeune! » Je sortis de sa chambre dans un état impossible à rendre, et mille fois plus mourante qu'elle. Les médecins arrivèrent vers les neuf heures du matin; ils chantèrent victoire: j'avoue qu'elle avoit un certain regard fixe qui me faisoit douter de ce miracle. Lorsqu'ils furent sortis, je m'approchai de son lit : « Eh bien, lui dis-je, voilà le cinq commencé*, et tout va au mieux. — Oui, selon eux, dit-elle; mais je ne me sens pas bien; j'étouffe, j'ai des frissons, ma tète n'est pas nette; je crois que demain ils seront bien étonnés. — Pourquoi? » lui dis-je. Elle ne répondit point. 11 lui prit une douleur violente à la tête; elle jeta un cri en me demandant précipitamment ses poches; je fus un moment à les trouver; elle chercha longtemps sans trop savoir ce qu'elle faisoit. A la fin, elle tira une clef et répéta plusieurs fois* «C'est la clef, c'est celle...» Elle ne put achever, et ce furent les dernières paroles qu'elle prononça. Le transport revint, et à cinq heures du soir elle n'étoit plus.
Celte clef, que j'avois prise sans savoir qu'en faire, me revint tout à couf) dans l'esprit; je compris qu'il pourrcit être important de sauver ce qu'elle pouvoit avoir de papiers. Je rentrai dans son appartement, en vérité, sans savoir ce que je faisois; j'allai à son secrétaire, où je lui avois vu serrer quelquefois des lettres du chevalier après les avoir lues : c'étoit précisément cette clef qu'elle m'avoit donnée. Alors, profilant du seul instant qui me fût favorable, je pris tout ce que je trouvai d'écrit et je le
* Le ciimiiièiiie jour delà maladie.
452 MÉMOIRES DE MADAME D'ÉPIiNAY.
jetai au feu. Après avoir vu brûler tous ces papiers, je remis la clef à M. de Jully."
Lorsque celui et sa belle-mère ne purent plus douter de leur malheur, on les emmena hors delà maison. Il est impossible de rendre l'état de stupidité dans lequel ils étoient tous les deux ; on les auroit crus tombés en enfance; pas une larme n'échappoit de leurs yeux; ils étoient assis l'un vis-à-vis de l'autre, se tenant les mains et se souriant froidement de temps en temps; s'assurant de ne se jamais quitter : et, si quelqu'un de nous vouloitles consoler, ils répondoient en s'embrassant: « Nous n'en avons pas besoin. Pourquoi nous consoler, nous resterons toujours ensemble ; qu'est-ce qu'il nous faut de plus? » Quelqu'un, par malheur, vint à nommer hier madame de Jully; ils se retournèrent aussitôt avec précipitation, regardèrent tous deux autour de la chambre et retombèrent ensuite dans leur stupidité. La famille de madame de Jully m'a proposé de me charger de tout ce qu'il y a à faire; j'avois envie de refuser, par plus d'une raison, celte triste commission; mais M. de Jully et sa belle-mère m'en ont prié de manière à ne pouvoir les refuser. « Pendant que vous serez là, me dit celle-ci d'un air que je n'oublierai de ma vie, faites disparoître, vous savez bien... tout,» dit-elle en montrant chaque pièce de son habillement, puis les sièges et tous les meubles. Je î'assurai que je tàcherois de mériter la conliance dont elle m'honoroit.
Ensuite, la mort dans l'âme, je me suis transportée dans la maison de ma pauvre sœur; j'ai pris avec moi une de ses tantes et le valet de chambre de M. de Jully. J'ai commencé par faire un inventaire de tous les effets, bijoux, meubles, etc. J'ai fait enfermer les meubles dans