EXTRAIT D'UNE LETTRE DE ROUSSEAU A M. DE FRANCUEIL
. . . Mais revenons au sujet de ma commission. Vous êtes en peine de M. de Jully, m'a dit madame d Épinay; il est constant que sa douleur est excessive : on ne peut être rassuré sur ses effets qu'en pensant au peu d'apparence qu'il y avoit, il y a deux mois, par la vie qu'il menoit, que la mort de sa femme pût laisser dans son âme des traces bien profondes de douleur. D'ailleurs il l'a modelée sur ses goûts, et cela lui donne les moyens de la conserver plus longtemps, sans nous alarmer sur sa santé. Il ne s'est pas contenté de faire placer partout le portrait de sa femme, il vient de bâtir un cabinet qu'il fait décorer d'un- superbe mausolée de marbre avec le buste de madame de Jully et une inscription en vers latins qui sont, ma foi, très-pathétiques et très-beaux '. Savez-vous, monsieur, qu'un habile artiste en pareil cas seroit peut-être désolé que sa femme revînt? L'empire des arts est peut-être le plus puissant de tous. Je ne serois pas étonné qu'un homme, même très-honnête, mais très-éloquont, souhaitât quelquefois un beau malheur à peindre. Si cela vous paroît fou, réfléchissez-y, et cela vous le paroîtra moins : en attendant je suis bien sûr qu'il n'y a aucun poète tragique qui ne fût très-fà-
* Les vers latins, à ce que nous avons vu, ne furent pas gravés sur Ïû mausolée mis à Sainl-l'ioch.