PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE X
clic qu'il ne se fût jamais commis de grands crimes, et qui ne dit au fond de son cœur, en lisant l'histoire de Pséron, de Sémiramis, d'Œdipe, de Phèdre, de Mahomet, etc. : « La belle scène que je n'auroispas faite, si tous ces brigands n'eussent pas fait parler d'eux! » Eh ! messieurs nos amis des beaux-arts, vous voulez me faire aimer une chose qui conduit les hommes à sentir ainsi! Eh bien, oui, j'y suis tout résolu, mais c'est à condition que vous me prouverez qu'une belle statue vaut mieux qu'une belle action, qu'une belle scène écrite vaut mieux qu'un sentiment honnête; enfin qu'un morceau de toile peinte par Vanloo' vaut mieux que de la vertu. Tant il y a que M. de Jully est dévot, et que tout incompréhensible que nous est sa douleur, elle excite noire compassion. Il a marqué un grand désir de votre retour : madame d'Epinay vous prie de nous mander quelque chose de satisfaisant à cet ég^ard...
LETTIiE DE MADAME D'EPl.NAY A .M. DE LlSiEUX.
J'ai passé ma soirée hier chez madame Chambon, comme je l'avois projeté. Nous y étions seuls en famille ; il n'y avoit d'étranger que le chevalier de Valory, qui y fut admis et consulté sur le projet du monument*. Il sera vraiment très-beau, très-simple, et l'épitaphe trèspalhéti(juo. M. d'Epin.iy y vint passer une heure. M. de Jully le pria de rassembler tous les papiers nécessaiies
* Clurlcs-AniiiT, dit Carie van Loo, né à Nice le 15 février 1705, njorl à Paris le 15 juillet 1705. Son nom, au milieu du dix-huitième siùclé, passait pour être le synonyme du mot « peinture, d
- Le tlicvjlier de Valory clait membre honoraire lic l'Acadéinie de peinliire.
456 MÉMOIRES DE MADAilE D'ÉPLNAY.
pour fixer et arrêter leurs comptes sur l'affaire qui a excité entre eux tant de discussions, il y a sept ou huit mois. Elles pensèrent se renouveler encore, parce que M. d'Épinay répondit que ces papiers seroient bientôt rassemblés de sa part, mais qu'il falloit avant tout produire l'acte d'association qu'ils avoient passé sous seing privé ; que cet acte étoit resté entre les mains de M. de Jully, qui en avoit toujours promis une copie et ne l'avoit jamais donnée. M, de Jully soutint à son frère qu'il lui en avoit fourni une. Enfin ni l'une ni l'autre ne se trouvent : cela ne fait-il pas des affaires bien faites? Lorsque M. d'Epinay fut parti, 31. de Jully me dit : « Ma sœur, en affaires d'intérêt et d'honnêteté, je compte plus sur vous que sur mon frère; faites, je vous prie, l'impossible pour que ces papiers se retrouvent, et que votre mari y mette un peu de soin et d'exactitude, car je vous avoue (ce que je n'ai pas voulu dire devant lui) que je n'ai aucun titre; je ne comprends pas tout ce que cela est devenu. L'inventaire des papiers est fini d'hier; on a examiné jusqu'au moindre chiffon; il n'y a aucune trace ni de notre association, ni aucun titre des sommes que j'ai données ou reçues; et je suis intimement persuadé que mon frère m'est redevable de cinquante mille écus au moins. »
Je lui dis que je me rappt4ois à merveille que sa femme s'en éîoit emparée, mais que j'ignorois ce qu'elle en avoit fait; que je présumois cependant qu'elle les auroit peutêtre remis à quelques gens d'affaires, parce qu'elle m'avoit dit, peu de temps après, que mon mari lui dcvoit plus qu'il ne croyoit; « mais je n'ai point, lui dis-jc, entendu parler depuis de cette affaire. »