PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE I
l'on y est seul, ou si l'on y voit toujours les mêmes objets. Il faut y faire naître de la variété, et j'ai besoin moi même que vous me fassiez part de vos plaisirs et de tout ce qui se passera à Epinay.
Tu sais à qui je dois des souvenirs et des compliments. Je t'en charge. Je compte que dans peu de jours mes affaires sont finies ici, et que j'en pourrai partir pour continuer ma route. Malgré cela, je ne vois encore que de bien loin mon retour à Paris. Plus je m'en éloigne, et plus j'aspire au plaisir de m'en rapprocher. Soutiensmoi dans cette espérance, ma chère Emilie, par le bonheur de recevoir de tes lettres. Je sens que je m'oublie, et crois être avec toi. J'ai peine à te quitter; mais il le faut, et je ne puis plus te dire autre chose, sinon que je suis miiiefois à toi.
Après cette lettre qui Penchanta, comme si elle en eût valu la peine, elle fut trois ou quatre ordinaires ' sans en recevoir. Si elle eût attribué ce silence à la négligence de M. d'Epinay, elle auroit été excessivement malheureuse.
Enfin elle en reçut une seconde à peu près semblable à la première, et où M. d'Épinay n'avoit pas encore l'air
• En 1746, il y avait bien peu de villes en France qu fussent en communication avec Paris par un service journalier de courriers. On n'en envoyait {luère que sur la roule d'Angleterre, celle de Bruxelles, celle de liouen, celle d'Orléans et celle de Strasbourg. Bordeaux ne recevait de lettres que trois fois la semaine; il en était de même de Lyon cl de Brest. Les courriers ne parlaient que di ux fois par semaine pour Bourges, et une fois seulemont pour l'Auvergne. C'est sur les côtes- de Bretagne que M. d'Épinay faisait sa tournée.
d'imaginer qu'il eût mis sa femme dans l'inquiétude, en ne lui écrivant pas pendant près de quinze jours. Emilie ne parut pas sentir cette froideur, ou, pour mieux dire, elle ne l'avoua pas; elle s'accrocha à deux ou trois phrases fort tendres prises dans un livre qu'elle ne connoissoit pas, et qui lui persuadèrent que personne n'étoil aimé plus délicatement et plus vivement qu'elle; mais elle ne fut pas longtemps libre de se donner le change, et n'en fut que plus à plaindre. Elle se trouva sans un sou, ayant employé presque tout son argent à l'acquit des dettes de son mari. Elle éloit arriérée de quelques mois, et il lui survint des dépenses nécessaires. Comme elle n'osoit représenter ses besoins ni à M. de Bellegarde, ni à sa mère, dans la crainte de les éclairer sur la conduite de M. d Epinay, elle lui écrivit et lui lit le tableau le plus fort qu'elle put de la situation de leurs affaires, mais toujours avec la crainte de lui rien dire d'humiliant : ce qui lui faisoit apporter des ménagements qui gàtoient ordinairement tout ce qu'elle faisoit de bien. Soit cette raison, soit le peu de sensibilité et de réflexion que M. d'Epinay apportoit à tout ce qui ne flattoit pas ses goûts et ses passions, à peine lui répondit-il sur cet article, et ce ne fut qu'en courant qu'il lui dit qu'il étoit bien fâché de ne pouvoir encore s'acquitter de quelques mois. Il eut grand soin, d'ailleurs, dans la même lettre, de lui mander qu'il lui envoyoit une robe qui lui avoit paru si jolie, qu'il n'avoit pu se refuser au plaisir d'en faire l'emplette pour elle; il accompagnoit cette galanterie de tous les petits propos séducteurs avec lesquels on fait des dupes de toutes les âmes droites et sensibles. J'eus bien envie de con eillcr à ma pupille de ne pas accepter ce présent; mais qu'auroit-eile gagné à une