PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE I
ami de la famille, je fus chargé de la tutelle de la jeune Emilie '.
Une tante de M. d'Esclavelles , madame de Roncherolles, réduite par des malheurs à vivre dans un couvent, à Paris, prit avec elle ma pupille, dont la mère* alla dans le pays de son mari, pour y ramasser les débris d'un patrimoine dépensé, en très-grande partie, au service.
La retraite de madame de RoncheroUes^étoit partagée
siècle. Probablement c'était son père, ou son grand-père. Pinard (l. VI, p. 59 i) m- lui a consacré que cette courte notice :
« 9 juin 1G55. — D'Esclavelles (N , baron) a été créé maréchal de camp par brevet du 9 juin 1653, où on ne lui donne point de qualité. »
On voit dans le Journal de Darbier ^t. I, p. 2 il) qu'au mois de septomlire 1722, lorsque, pour amuser Louis XV, on fit un camp près de Versailles, M. d'Esclavelles, alors lieutenant-colonel du régiment du Roi et brigadier d'infanterie, reçut le cordon rouge de la main même du souverain, honneur qui prouve le mérite de ses services.
• Nous avons vu, dans Y Introduction, que le véritable tuteur de madame dEpinay était son oncle, .\iidré Prouveur, prévôt de la collégiale de Condé, et qu'elle-même s'appelait Louise-Florence-Pélronilie.
^ Florence-.\ngélique Prouveur, fille de Georgc-.\ndré Prouveur, seigneur de Pont.
^ Thérèse-Suzanne de Leslendart de Bully, marquise de RoncheroUes, arrière-pelile-fille de Catherine de Créquy, qui, par Anne de Bourbon, sa mère, descendait de saint Louis. Du côté paternel, elle était issue des comtes de Flandre, Jean, cinquième du nom, sire de Créquy, ayant pour aïeule maternelle Marie d'.\uvergne, pelile-lille de Marie de Flandre.
Mademoiselle de Lestendart était tille de Jean-Louis de Lestendart, chevalier, mirquis de Bully, seigneur de Martincamp, Saint-Martinrilorticr, Rohare, Cloville, gouverneur de Neufchàtel, et de Chrétienne- Charlotte Tardicu de Maleyssie. Son frère, Jean-Louis, mort sans postérité le 7 mars 17 iO, lui laissa le titre du marquisat de Bully, érigé par lettres d'octobre 1G77, sur une terre de l'élection de Keufcluitel, en faveur de Jean de Lestendart. Elle avait épousé (par contrit du 21 février 1099) Charles, marquis de Ronchcrollcs, dont la lacc remontait jusqu'au temps de Charlemagne, seigneur de Jouy, maréchal des camps et arinéis du roi, puis lieutenant général et gouverneur de Landrccics, après avoir été colonel d'un régiment de cavalerie et d'un d'infanterie cl de deux cent» dragons qu'avait eus son père.
De ce mariage était né, en 1702, Thérèse Sibile. marquis de lioiiche-
par sa petitc-filie, victime, ainsi que sa grand'maman, d'un second mariage contracté par sa mère. Car madame de Roncherolles pensoit qu'il valoit mieux, pour des filles de qualité, qu'elles fussent mal à leur aise dans un couvent, que chez les autres par charité. C'est dans cet asile de l'infortune que mademoiselle de Roncherolles et ma pupille formèrent entre elles cette liaison dont Emihc a conservé le souvenir dans ses Mémoires.
Le caractère de mademoiselle de Roncherolles étoit vif, enjoué et très-décidé. Celui d'Emilie, au contraire, étoit réfléchi et extrêmement sensible ; et elle avoit autant de candeur que d'esprit. Pendant les trois années à peu près qu'elle resta au couvent, il ne se passa rien de bien important pour elle. Seulement elle devint très-dévote, et la différence qui existoit entre les principes de madame de Roncherolles et ceux de madame d'Esclavelles jetèrent de fâcheuses incertitudes dans son esprit.
Madame d'Esclavelles étoit dominée dans toutes ses actions par la crainte du blâme, et elle ne cessoit d'inspirer à sa fille ce sentiment, qui, chez elle, alloit jusqu'à
roUes, seigneur de Jouy, vingtième descendant du clief de sa famille. Il mourut en 1728, à vingt-six ans, dans son ihâteau de Roncherolles, ayant épousé, le 21 août '172i, Angi'lique-Marguerite de Jassaud, fille d'André Nicolas, président de la Chambre des comptes de Paris, et de Marie- Madeleine Coustard, qui, en 1750, se remaria à Pierre-Charles de Beaufort- Canillac, alors sous-lieutenant de la seconde compagnie des mousquetaires du Roi, et en ayant eu une fille unique : Anne-Marguerile-Thérèse, dame de Roncherolles, Cuverville, la Roquette, Bully, Martuicamp et Saint- Martin-l'Horlier, arrière-cousine de madame d'Epinay par les Tardieu de Maleyssie, et mariée, par contrat du 21 janvier 17ii, au président de Maupeou, qui devait jouer plus tard un rôle si important dans l'histoire du règne de Louis XV.
Madame de Maupeou est morte le 21 avril 1752.
L'éimmération de tous les titres qu'on vient de produire explique sufll" samment le caractère allier de la grandtantc de madame d'Epinay.
TREMIERE PARTIE.— CHAPITRE I. 5
la faiblesse. Madame de Roncherolles, au contraire, avec plus de fermeté, vouloit que l'on se bornât à graver dans le cœur d'Emilie les principes qui font pratiquer le bien et fuir le mal : « Avec cela, disoit-elle, peu importent les faux jugements. » Mais madame d'Esclavelles avoit un si grand amour pour sa fille, qu'elle craignoit toujours qu'on ne la vît pas des mêmes yeux qu'elle : et à force de vouloir tout prévoir, elle alloit souvent au delà du mal qu'elle craignoiL Sa fille, de son côté, feignoit souvent d'être de son avis, pour ne pas l'affliger, ou elle le suivoit aveuglément, ne croyant pas que sa mère pût errer.
Telle étoit la disposition d'esprit où étoit ma pupille, lorsqu'elle alla habiter avec sa mère la maison de M. La Live de Bellegarde, fermier général'. Madame Bellegarde
* Louis-Denis La l.Lve de Bellegarde. La famille La Live était depuis longtemps dans les fermes et les linances. Un de La Live ét^t receveur général dès 1705, et l'était encore au moment oîi nous en sommes. En 1716, lors des opérations du visa, le fermier général Christophe La Live fut taxé à un million deux cent mille livres de restitution.
M. de Bellegarde était sans doute son lils. On trouve une notice sur lui dans l'une des curieuses pièces justificatives qui accompagnent un ouvrage trop peu connu, la Vie privée de Louis XV, par Moufle d'Argenville, en 4 volumes in-12 (édition de Londres). Cette notice est du temps qui suit le commencement de nos Mémoires :
« La Live de Bellegarde, y est-il dit, a, pour ainsi dire, été élevé et nourri dans les emplois des fermes générales. 11 a travaillé fort jeune, et s'y est tellement distingue par son intelligence qu'il devint direcleur génci'dl et fut nomm' fermier général en 1721 et continué dans les baux suivants. Il est secrétaire du roi du grand collège. 11 est d'une grands dévotion, fort charitable et très -honnête homme. Il est extrêmement versé dans les ouvrages des cinq grosses fermes. De La Live d'Epinay, son fils aîné, est reçu en survivance. »
La plupart des fermiers généraux sont traités tout autrement par l'auteur de ces petits portraits.
On peut présumer que M. de Bellegarde a eu un frère fermier général comme lui, et en même temps que lui pour son premier bail. L'.4//nanach royal de 1722 indiiiuc, en effet, dans ce poste, un de July, qui demeurait rue des Fossés-Montmartre. Le receveur général, oncle de
ctoit sœur de madame d'Esclavelles ; elle avoit trois fils et deux filles, l'une de trois ans, l'autre de cinq ans plus jeune qu'Emilie',
Sans être véritablement jolie, mademoiselle d'Esclavelles avoit une physionomie à la fois noble et spirituelle ; s-on âme se peignoit dans ses yeux, et la dévotion qui la subjuguoit alors répandoit sur toute sa personno un air de tristesse qui la rendoit encore plus intéressante.
M. lie Bellcgarde, demeurait alors place Louis-le-Grand (place Vendôme), et M. de Bellegarde lui-même rue Louis-le-Grand; mais depuis il était allé liabiterla rue Saint-Honoré. C'était sans doute encore un autre de ses l'rères ou l'un de ses cousins cjue le de La Live qui était, depuis le 11 janvier 1727, conseiller à la première chambre des requêtes du Palais, et qui, en 1742, à cause de ses dettes, fut obligé de vendre sa chiirge. (Burbier, t. III, p. 534.) En tout cas, M. de Bellegarde avait certainement des parents au service, comme nous le verrons tout à l'heure dans l'acte de mariage de madame d Épinay.
J. J. Rousseau parle, dans ses Confessions, d'un comte de Bellegarde. Celte famille noble n'avait aucune parenté avec les La Live.
• La fille aînée (Marie-Françoise-Thérèse), née le 7 juin 1728, était mariée depuis quelque temps à l'intendant Pineau de Lucé; la cadette devait être la charmante madame d'iloudttot. Les trois fils sont : M. La Live d'Épinay, son frère La Live de Jully, destiné d'abord à la magistrature, puis employé dans la diplomatie et introducteur des ambassadeurs, et surtout connu par son goût pour les beaux-arts, et enfin La Live de la Bricbe, qui lui succéda dans les fonctions d'introducteur des ambassadeurs.
Le nom d'Épinay est celui d'une des terres de M de Bellegarde ; il en est de même du nom de la Briche; quant au nom de Jully, on peut croire qu'il était depuis quelque temps dans la famille, et que 51. La Live de Jully le reçut d'un oncle. Il existait, du reste, d'autres familles de Jully qui n'avaient rien de commun avec les Bellegarde. La Correspondance de Lussy (IV, 423; V, 68) fait mention de deux ou trois personnes de ce nom, et tout à la fin du dix-huitième siècle, en 1791, on voit un de Jully administrateur des domaines à Bordeaux.
Madame d'Epinay, dans ees Mcinoires, ne parle pas de son beau -frère, La Live de la Briche, ou plutôt ne fait qu'un seul personnage de ses deux beaux-frères. Ce qui est plus étrange, c'est que dans des actes mêmes la confusion a été faite : par exemple dans l'acte de baptême de la fille tînée de madame d'Épinay. [Registres de Sainl-Eoch, 1747.)