‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 60 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE III

« Lu...xembourg. — Au Luxembourg? — Oui, dis-jeen me mouchant, au Luxembourg, chez madame de Ph***. — Vous vous trompez de jardin, me dit-il sèchement; n'est-ce pas plutôt au Palais-Royal? » Mon frère essaya une phrase qu'il ne put jamais dire, et moi j'en commençai deux ou trois que je n'eus pas le courage d'achever. 11 me tardoit que Jully s'en allât pour m'expliquer et confesser la vérité à mon mari. 11 se mit à rire du bégaiement de son frère, et lui dit : « As-tu oublié que lorsque tu soupois l'année dernière chez une certaine demoiselle, où mon père te défendoit d'aller, je le devinois toujours par la manière dont tu répondois à ses questions? » Ensuite il le congédia en le remerciant, aussi ironiquement que sèchement, du soin qu'il avoit pris de moi, et me donna ordre de renvoyer ma femme de chambre, pour causer librement. Lorsque nous fûmes seuls : « Apprenez-moi, madame, me dit-il, quelle espèce de partie vous avez faite ce soir? ne me cachez rien; il n'y a que la vérité qui puisse vous sauver de mon ressentiment.— Hélas! lui dis-je, vous n'avez pas besoin de menaces pour me faire parler ; je n'ai pas envie de vous rien déguiser, et si j'avois suivi mon sentiment... Cette partie est trop simple, — Trop simple ! reprit-il ; ahl parbleu ! je ne vous croyois pas si aguerrie. Trop simple! ajouta-t-il en colère. — Oui, fort simple, repris-je, si vous voulez m'écouter. — Vous ne me direz donc pas tout? — Pardonnez-moi. — Voyons donc; mais prenez garde à ce que vous direz ; je sais tout. — Eh I mon Dieu, repris-je, ne suis-je pas assez à plaindre? Ne nie faites point de menaces; vous me troublez! écoutezmoi, w

Je lui dis dans la plus exacte vérité ce qui s'étoit pas-

se ; je supprimai seulement la remarque de Francœur sur mon embarras et sa pitié. Pitié! mon Dieu! que je voudrois effacer ce mot, et l'impression qu'il me fait. « Madame, répétoit-il en se promenant d'un air furieux, madame, qui se met dans une colère horrible parce qu'on soupe en ville en meilleure compagnie qu'elle ; parce qu'on reçoit des lettres de son amie, qu'on ne veut pas lui montrer ; qui veut faire divorce parce qu'on ouvre imprudemment son rideau; et qui va souper €n partie fine chez un musicien, un homme qui n'est famiUer qu'avec des femmes perdues ! » J'étois muette pendant toute cette sortie, quoique je sentisse bien le ridicule de la comparaison ; mais j'avois tort et je ne sais pas avoir tort. A ces propos il ajouta cenl questions, ne pouvant croire , disoit - il , que cette partie ne fût arrangée dès longtemps. Il vit cependant clairement que je n'étois pas aussi coupable qu'il le croyoit d'abord ; mais il me fit voir que cette démarche étoit seule capable de me perdre de réputation ; je le sentois bien et j'en convins de bonne foi. Il me dit qu'à sa place beaucoup d'autres ne m'en croiroient pas sur ma parole. Je fus piquée de ce propos; mais je dévorai mon ressentiment dans l'espérance de mettre plus vite fin à mon humiliation. Il n'est pas vrai, comme le dit madame Darty, je m'en aperçois bien, que les démarches soient indifférentes quand on a le cœur pur. Elles ne le sont pas, puisqu'elles vous exposent à des soupçons injurieux qu'il n'est point dans notre pouvoir d'arrêter ni de détruire. Il faut être content de soi, pour se mettre au dessus des soupçons; et peut-on l'être quand on a fait une démarche inconsidérée; à plus forte raison, lorsqu'elle est indécente? Mon mari m'a pardonné à condi-

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