‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 61 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — GUAPITRE III. Q · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — GUAPITRE III. Q

tion... Me pardonner à condition! en vérité cela est trop fort. Il m'a donc pardonné, à condition que je cesserois 1 eu à peu de voir madame Darty et Francœur. Je me l'étois bien proposé avant qu'il l'eût exigé ; mais je n'ai seulement pas pris la peine de le lui dire. Je lui ai simplement, promis de faire tout ce qu'il me prescriroit. Comme une faute nous ôte le courage de montrer jusqu'à nos bons mouvements! Que je suis petite à présent!

Dans quelle ivresse j'ctois de madame Darty il y a peu de jours encore! Je la croyois un oracle, sa tournure d'esprit m'enchantoit, ses plaisanteries me paroissoient naïves et avoient à mes yeux le caractère de la vraie gaité, maintenant elles ne me paroissent que libres et indécentes. Je veux fuir cette femme, et je ne sais comment m'y prendre. Elle a tant d'amitié pour moi! Si je lui donnois quelques avis sur son étourderie? Elle se moquera de moi : elle m'auroit peut-être écoutée autrefois^ mais à présent. Il m'en faut retirer peu à peu, et comme me l'a conseillé mon mari.

J'ai vu beaucoup de monde aujourd'hui, et j'ai dû paroîtrc bien maussade. J'étois mal à mon aise, et il m'a semblé que tous les hommes avoient avec moi un (ou plus libre qu'à l'ordinaire. Aurois-je laissé prendre ce ton insensiblement pendant mon ivresse et sans m'en apercevoir? Si cela est, que de chemin j'ai à faire pour revenir d'où je suis partie ! J'en suis effrayée. Je ne m'étonne plus que le chevalier de Caiiaplcs ait osé venir à minuit dans ma chambre avec mon mari.

Cette après-dînée M. d'Epinay est entré chez moi, et m'a trouvée pleurant. Il a voulu savoir pourquoi. Je lui ai dit que le souvenir de la sottise que javois faite on étoit en partie cause ; mais je ne lui ai pas avoué que je

me sentois blessée dans mon amour-propre, et que c'étoit aussi une des causes de mon chngrin. Il me marqua beaucoup d'affection, et m'assura que sa confiance me reviendroit tout entière, tant il étoit convaincu qu'il n'y avoit eu que de l'imprudence dans ma conduite. « II faut vous dissiper, a-t-il ajouté; voyez le monde, allez aux spectacles, entretenez des liaisons; enfin, vivez comme toutes les femmes de votre âge : c'est le seul moyen de me plaire, ma bonne amie. D'ailleurs nos parents ne vivront pas toujours: et après eux je veux avoir une maison. Prenez bien garde surtout que madame Darty ne s'imagine que je suis jaloux ; que je vous tyrannise. Si elle avoit cette idée, il n'y auroit sorte de mauvais contes qu'elle ne fit. »

Le 2 mars.

* M. d'Epinay m'a présentée aujourd'hui à mademoiselle d'Ette^ qui vient s'établir à Paris. Il l'a connue dans sa dernière tournée : elle étoit chez un oncle à qui elle donnoitdes soins. Elle demeure aux Filles-Saint-Thomas ^; sa figure m'a plu; elle a même dû être très-jolie. Elle

A en croire J. J. Rousseau, ce fut là une des plus fâcheuses connaissances que pût faire madame d'Epinay. La suite de ces îlémoires laissera voir ce que madame d'Epinay a dû elle-même en penser. « Elle avait une amie, dit Rousseau J'onfessions, Partie II, livre Vil), appelée mademoiselle d'Ltte. qui passait pour méchante et qui vivait avec le chevalier de Valory qui ne passait pas pour bon. Je crois que le commerce de ces deux personnes fil tort à madame d'Epinay. »

* Le couvent des Filles de Saint-Thomas d'.Aquin était rue Neuve-Saint- Augustin, en face de la partie de la rue Vivienne qui existait seule alors; c'est sur son emplacement qu'a été bâti le palais de la Bourse. Les Filles- Saint'Thomas, religieuses de l'ordre de Saint-Dominique, avaient été installées à Paris pour la première fois, le 6 mars 1027, dans la rue des Postes. Elles allèrent ensuite dans la vieille rue du Temple, et enfin se firent bâtir en lGi"2 leur couvent de la rue Ps'euve-Saint-Augustin. L'église n'en fut achevée qu en 1715.

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