PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE III. iL
qu'elle ne fait rien sans projet et sans but. Ses gestes ont la plus grande part à sa conversation, et ses yeux se promènent autant par curiosité que par vanité. Son mari peut être de vingt ans plus âgé qu'elle. C'est un vieux militaire qui ne ressemble pas mal au roi de pique par sa taille et par son ajustement. Lorsqu'il est assis, il appuie volontiers ses mains et sa tête sur sa canne, ce qui lui donne un air de réflexion et de méditation qui lui fait honneur, sur ma parole. Il répète les derniers mots de ce que dit sa femme; il ricane et montre des dents, que l'on aimeroit autant qu'il cachât.
Madame d'Houdetot prit ma sœur à côté d'elle, la questionna, l'interrompit, la complimenta, et en moins
tenant général de l'Ile-de-France en 1720, maréchal de camp le 20 fé- Trier 1734, el lieutenant général le \" mars 1758.
Il avait rendu aveu au roi, le 10 janvier 1725, de son marquisat, érigé par lettres du mois de juin 1724, registrées aux parlement et chambre des comptes de Normandie les 3 août, 15 et 16 novembre. Comme on voit dans les Mémoires du marquis de Sourches (tome I, page 6), qu'en janvier 1685, un « marquis d'Oudelot, gentilhomme de Normandie, parent de M. de Pomponne et de MJI. de Feuquières, meslre de camp de cavalerie, fort honnête et fort brave genlilliomme, » abjura la religion protestante, on peut croire que le litre de marquis était porté dans la famille avant d'être légalisé.
Le marquis Charles d'Houdetot avait épousé, le 28 octobre 1717, Catheiine-Madelcine-Tliérèse Carrel, fille de Louis Carrel, président en la cour des comptes aides et finances de Normandie, et de Jeanne-Thérèse de Becdelièvrc. C'est la marquise peinte par madame d'Epinay.
Il naquit de ce mariage : 1° Charles-Louis de Houdclot, né à Rouen, le li août 1718; 2" Cliarlcs-.\nloine, né à Paris le 1" mai 1721; 5° Claude-Constant ou Conslance-(;ésar, né à Paris le 5 août 172i (c'est le mari de madame d'Houdolol) ; 4° .\nne-Charlolle-Simonelte de Iloudctot, née à Paris le 51 août 1722, qui devint plus tard iiiadam,; de Biainville, et 5" Cliarlolte-Madeleine, née le 21 décembre 1751, qui devint, en 1749, madame (r.\ché.
M. d'Houdetot ne s'appelait d'abord que le chevalier, et il ne porta toute sa vie que le titre de comte, sou frère aîné n'étant mort qu'en 1781, après s'être marié en 1749, et être devenu d'abord, le 3 fAvrier 1770, brigadier de cavalerie, puis, le 1" mars 1780, maréchal de camp.
Je deux minutes fut enchantée de ses grâces et de son esprit. On mit n table les jeunes gens l'un près de l'autre. M. de Rin\ lie et madame la marquise d'Houdetot s'emparèrent de mon beau-père, et ma mère fut placée entre ma belle-sœur, dont elle n'avoit pas voulu s'éloigner, et le marquis d'Houdetot. Au dessert, on parloit déjà hautement de mariage, malgré le silence qu'on nous avoit imposé sur cet article. Lorsqu'on fut de retour dans le salon, le café pris, et les domestiques étant sortis, M. de Rimille dit tout à coup, en adressant la parole à mon beau-père : « Tenez, mon ami, nous sommes ici en famille ; entre amis francs comme nous, il ne faut pas tant de mystère; traitons ceci hautement. Il ne s'agit que d'un oui ou d'un non. Mon fils vous convient-il? oui ou non; et à votre fille? oui ou non de même; voilà Yitem. Je regarde vos enfants comme les miens, mes amis. Je dis donc : votre fdle, mon cher confrère, plait beaucoup à madame la marquise (en se retournant vers elle); je le vois. Notre jeune comte est déjà amoureux'; votre fille n'a qu'à voir s'il ne lui déplaît pas; qu'elle le dise; prononcez, ma filleule. » Ma sœur rougit. On l'accabla d'éloges, on caressa son père; on fit enfin tout ce qu'il falloit pour nous tourner la tête à tous et nous ôter le temps de la réflexion.
Ma mère, qui vit que la confiance aveugle de mon beau-père en M. de Rinville l'engageoit à souscrire à tout, interrompit la huée d'applaudissements, et dit à madame de Rinville, assez haut pour élre entendue : « 11 me paroît, madame, que M. de Rinville va un peu
* M. d'Houdetot était réellement amoureux, mais d'une autre femme, mariée elle-même, el celte passion dura presque autant que sa vie, car cette dame ne mourut qu'en 1793, et entre ses bras.