PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE III
vite ; les choses ne sont pas assez avancées pour faire prononcer nos jeunes gens. Si, flattés de s'épouser, ils prenoient du goût l'un pour l'autre, et que l'affaire vînt à manquer. — Ah! ah! vous avez raison, s'écria M. de Rinville en levant les mains et les frappant l'une contre l'autre; vivent les gens de bon conseil, continuat-il, faisant semblant d'interpréter la réflexion de ma mère suivant son idée; il vaut mieux traiter d'abord les articles, et les jeunes gens, pendant ce temps-là, causeront ensemble : c'est bien dit, c'est bien dit. » Puis, prenant tout de suite le vieux marquis et sa femme par la main, il les mena s'asseoir en cercle auprès de mon beau-père et de manière, et, tout en les conduisant, il nous cria en riant et s' efforçant de nous regarder, en rejetant sa tète derrière lui : « Mes enfants, amusez-vous, divertissez-vous; nous allons vaquer aux moyens de vous rendre bientôt contents. »
Lorsqu'ils furent assis, M. de Rinville proclama que le marquis d'Iloudetot donnoit en mariage au comte son fds dix-huit bonnes mille livres de rente en terre, en Normandie, et la compagnie de cavalerie qu'il lui avoit achetée l'année d'avant '. Le marquis, appuyé sur sa canne, comme je vous l'ai dépeint, opina du bonnet, et la marquise dévoroit des yeux mon beau-père et ma mère. « Pour moi, dit-elle,, je n'entends rien aux affaires; je donne tout ce que je peux donner, mes diamants surtout, monsieur, mes diamants; ils sont beaux. Je ne sais au juste pour combien j'en ai, mais, tant qu'il en y aura, je les donne à ma belle-fillo, pointa mou lils, au moins, — Voilà, en vérité, mon cher confrère, un présent et ur
• C'ëtail dans l'année même, cl à iieinc depuis un mois.
procédé bien généreux, » dit avec emphase M. de Rinville à M. de Bellegarde, à qui il demanda ensuite s'il étoit content de ces propositions. Mon beau-père dit qu'il étoit satisfait; mais que son but étoit surtout que sa fille fût heureuse.
On l'interrompit pour faire l'éloge du jeune comte, et M. de Rinville répondit corps pour corps de sa filleule. Alors M. de Bellegarde dit qu'il traiteroit sa fille commc/t ses autres enfants, qu'il lui donneroit trois cent mille-i livres pour dot et sa part dans la succession. « Ah! dit M. de Rinville en se levant, nous voilà tous d'accord; je demande à présent que nous signions le contrat ce soir ; nous ferons publier les bans dimanche; nous aurons dispense des autres, et nous ferons la noce lundi. »
Toute la famille des d'Houdetot et leurs agents furent de cet avis ; mais ma mère s'y opposa fortement, ainsi que M. de Bellegarde, qui n'avoit encore fait aucune ouverture à sa famille : il vouloit d'ailleurs qu'elle assistât à la signature du contrat. Ma mère ajoutoit à ces raisons celle de n'avoir aucun préparatif, et par cette précipitation de ne point laisser aux jeunes gens le temps de se reconnoître, ni de pouvoir juger s'ils se convenoient. M. de Rinville s'appliqua à combattre la première difficulté, et garda le silence sur l'autre, sentant bien qu'elle étoit sans réplique. « Vous allez, dit-il à M. de Bellegarde, être exposé à tous les propos du public, si vous traînez cette affaire en longueur; elle ne peut être cachée. De ^jIus, vous connoissez les indécisions de votre frère ^; il ne vous laissera pas un instant de repos. Tenez, nous avons encore le temps de passer chez le notaire, pour lui don-
* François-Christophe La Live, seigneur de Viennay, Pailly et Sucy. conseiller au parlement de ?— -*