PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE ITI
ner le projet du contrat. Tandis qu'il y travaillera, nous irons faire part du mariage à toute votre famille, et nous retomberons chez vous, où nous signerons. Quant aux apprêts de la noce, ajouta-t-il encore, il n'en faut point : nul bruit, nul éclat, c'est mieux; et autant d'argent d'épargné. »
Vous connoissez assez M. de Bellegarde, mon cher uteur, pour juger qu'il se rendit aisément à toutes ces .nauvaises raisons; elles flattoient trop son goût pour la tranquillité, pour n'en être pas séduit. Ma mère le tira cependant à part pour le conjurer de suspendre; elle n'en put tirer d'autre réponse que : «Eh! ma sœur, voilà comme vous êtes; on diroit que vous croyez que M. de Rinville veut m'attraper. Non, non, je rougirois. d'hésiter un instant à suivre son avis. » La joie étoit peinte dans les yeux de ce bon père; il sortit, l'mstant d'après, avec M. de Rinville, pour suivre l'arrangement projeté.
Je passe au moment où nous nous trouvâmes tous rassemblés pour la signature de ce contrat. Rien n'étoit plus plaisant que de voir l'air d'étonnement répandu sur tous les visages de ces deux familles presque inconnues l'une à l'autre. On avoit un ton de réserve, de méfiance et d'inquiétude qui donnoit à chacun l'air de la stupidité. Pendant la lecture, la marquise tira de sa poche deux écrins de diamants qu'elle remit à sa bru, en présent de noce. La valeur en est restée en blanc dans le contrat, faute d'avoir le temps d'en faire faire l'estimation. Tout le monde signa; on se mit ensuite à table, et le jour de la noce fut fixé au lundi suivant.
Madame Darly est venue me voir ce matin; elle m'a appris que la marquise d'IIoutletot est une joueuse de profession, ainsi que le comte son fils; que leur maison
est une maison de bohème. Enfin, elle m'en a assez dit pour me faire craindre que ma pauvre Mimi ne soit malheureuse. J'ai eu le courage de le dire à mou beau-père, mais il a fallu citer mon auteur : « Commérage de femme ! » m'a-t-il répondu. Cette noce m'empêchera devoir mademoiselle d'Ette pendant quelque temps, aussi souvent que je le désirerois, mais je me propose de m'en dédommager ensuite : heureusement qu'elle plaît beaucoup à mes parents.
Le 7 mai 1748.
La voilà donc faite d'hier, cette noce*: j'ai été ce matin à la toilette de la mariée ; elle étoit fort triste et a beaucoup pleuré; elle m'a priée en grâce de la venir voir tous les jours; je n'y manquerai pas: je sens trop le besoin qu'elle doit avoir de ma présence, dans les premiers temps d'un mariage, et surtout d'un mariage tel que le sien.
Le 7 juin 1748.
Mon mari vient de partir pour sa tournée. Ce départ, loin de m'affliger comme autrefois, m'a causé, j'ose lavouer, une sorte de plaisir. Je vais ce soir à Epinay : j'y serai seule au moins pendant quelques jours; j'y jouirai paisiblement de la tranquillité que j'ai perdue presque depuis que je me connois. Je découvre en moi une sorte
* Le mariage est du 10 iévrier 1748. Le marié demeurait sur la paroisse Saint-Sulpice. L'acte est dans les registres de Saint-Roch. Parmi les témoins tigurcnt « haut et puissant seigneur de Monislay, marquis de Chazeron; lieutenant général des armées, lieuttnant des gardes du corps du Roi, gouverneur de la ville et citadelle de Brest, » cousin de l'époux (c'est le mari delà fille du frère aine du marquis d'Houdetolet de mademoiselle de Villemur) ; a haut et puissant seigneur Charles-Louis d'.\rgouges, comte de Rannes, maréchal de camp, » autre cousin; M. d Épinay, La Live de Sussy et l'intendant Pineau, baron de Lucé.