‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 68 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE III. H · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE III. H

lui dis-je, si je n'éprouvois celte disposition que depuis mes couches, ou depuis le moment que j'ai quitté la campagne pour les faire. La solitude dans laquelle je vis, tous mes amis étant absents, l'impossibilité de m'appliquer, pourroient bien en effet me donner de l'ennui et être la cause du découragement qui s'est emparé de moi ; mais il en étoit ainsi à Épinay, et dans le temps même que vous y avez passé avec moi. Les moments où je paroissois le plus jouir de votre conversation étoient quelquefois ceux... — Oui, interrompit-elle, où vous vous trouviez la plus malheureuse. Tout cela me confirme dans ce que je vous dis; car c'est l'ennui du cœur que je soupçonne chez vous, et non celui de l'esprit. » Voyant que je ne répondois pas, elle ajouta : « Oui, votre cœur est isolé ; il ne tient plus à rien ; vous n'aimez plus votre mari, et vous ne sauriez l'aimer. » Je voulus faire un mouvement de désaveu ; mais elle continua dun ton qui m'imposa. « Non, vous ne sauriez l'aimer, car vous ne l'estimez plus. » Je me sentis soulagée de ce qu'elle avoit dit le mot que je n'osois prononcer. Je fondis en larmes. « Pleurez en liberté, me dit-elle en me serrant entre ses bras ; dites-moi tout ce qui se passe dans cette jolie tète. Je suis votre amie, je le serai toute ma vie; ne me cachez rien de ce que vous avez dans l'âme; que je sois assez heureuse pour vous consoler. Mais, avant tout, que je sache ce que vous pensez, et quelles sont vos idées sur votre situation. — Hélas ! lui dis-je, j'ignore moimême ce que je pense. Il y a longtemps que je croyoïs être détachée de M. d'Epinay ; sa conduite m'a permis de m'avouer que je ne l'aime plus. Je l'ai presque oublié, et cependant, lorsque j'y pense, c'est toujours en versant des larmes. Si vous savez un moyen de me tirer de cette

M4 MÉMÛIUES DE MADAME D'ÊPINAY.

situation, indiquez-le-moi; je me livre à vous sans réserve. Mais une des plus surprenantes contrariétés qui se passent en moi, c'est que je redoute son retour, et que je me sens même quelquefois une si forte répugnance à le revoir, qu'il me semble que je ne pourrdis pas être autrement, si je le haïssois.

— Eh oui I me répondit mademoiselle d'Ette en riant, on ne liait qu'autant qu'on aime. Votre haine n'est autre chose que l'amour humilié et révolté : vous ne guérirez de cette funeste maladie qu'en aimant quelque autre objet plus digne de vous. — Ah ! jamais ! jamais ! lui criai-je en me retirant d'entre ses bras, comme si je redoutois devoir vérifier son opinion; je n'aimerai que M. d'Epinay. — Vous en aimerez d'autres, dit-elle en me retenant, et vous ferez bien : trouvez-en seulement d'assez aimables pour vous plaire. — Et premièrement, lui dis-je, voilà ce que je ne trouverai point. Je vous jure sincèrement que, depuis que je suis dans le monde, je n'ai pas vu un homme autre que mon mari qui me parût mériter d'être distingué. — Je le crois bien, reprit-elle, vous n'avez jamais connu que de vieux radoteurs ou des fats : il n'est pas bien étonnant qu'aucun n'ait pu vous plaire. Dans tout ce qui vient chez vous, je ne connois pas un être capable de faire le bonheur d'une femme sensée. C'est un homme de trente ans, raisonnable, que je voudrois; un homme en état de vous conseiller, de vous conduire, et qui prît assez de tendresse pour vous pour n'être occupe qu'à vous rendre heureuse. — Oui, lui répondis-je, cela seroit charmant; mais où trouve-t-on un homme d'esprit, aimable, enfin tel que vous venez de le dépeindre, qui se sacrifie pour vous, et se contente d'être votre ami, sans pousser ses prétentions jusqu'à vouloir être votre ainantV

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