PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE III
— Mais je ne dis pas cela non plus, reprit mademoiselle d'l]tte; je prétends bien pour lui qu'il sera votre amant. »
Mon premier mouvement fut d'être scandalisée; le second fut d'être bien aise qu'une fille de bonne réputation, telle que mademoiselle d'Ette, pût supposer qu'on pouvoit avoir un amant sans crime, non que je me sentisse aucune disposition à suivre ses conseils, au contraire, mais je pouvois au moins ne plus paroître devant elle si affligée de l'indifiérence de mon mari ; car je crains quelquefois qu'on ne me fasse un crime dans le' monde de n'être pas assez malheureuse. Je suis sûre que ma mère le craint aussi, quoiqu'elle ne l'ait jamais dit clairem.ent.
«Oh! je n'aurai jamais d'amant, lui dis-je. — Et pourquoi cela, reprit-elle? est-ce par dévotion? — Non, lui répondis-je; mais je ne crois pas que les torts d'un mari autorisent une femme à se mal conduire. — Qu'appelez-vous se mal conduire? Je ne vous propose pas d'afficher un amant, ni de l'avoir toujours à votre suite; il faut au contraire qu'il soit l'homme du monde qui paroisse le moins en pubhc avec vous. Je ne veux point de lendoz-vous, point de confidences, point de lettres, points de billets ; en un mot rien de toutes ces ladaiscs qui ne causent qu'une légère satisfaction, et qui exposent à mille chagrins. — Fort bien ! lui dis-je, vous voulez qu'on ait un amant, qu'on ne le voie point, qu'on n'en soit point occupée, — (]c n'est point cela, me dit-elle ; mais je veux qu'on ne le soit que d'une façon qui laisse le public indécis sur le jugement qu'il en doit porter. — Ah I vous convenez donc, lui dis-je, que, malgré tant de précaution, on en parlera; et me voi'j
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perdue de réputation. — Mais où prenez-vous cela? Premièrement quelle est la femme dont on ne parle point? Y avez-vous beaucoup ,aa^nc jusqu'à présent à n'avoir point d'amant? Le public vous en a-t-il moins donné le cliovalier de Canaples? — Quoi m'écriai-je, le chevalier de Canaples! on pourroit croire! — Pauvre enfant! reprit-elle, tout vous étonne et vous effarouche. Mais dans ce monde on dit tout ce qu'on imagine, et on croit tout et rien de ce que ion entend dire. Qui est-ce qui prend assez d'intérêt pour approfondir ce qui se débite ainsi à tort et à travers? D'ailleurs ce n'est que l'inconstance d'une femme dans ses goûts, ou un mauvais choix, ou, comme je vous ai déjà dit, l'affiche qu'elle en fait qui peut flétrir sa réputation ; l'essentiel est dans le choix : on en parlera pendant huit jours, peut-être même n'en parlera-t-on point, et puis l'on ne pensera plus à vous, si ce n'est pour vous applaudir. — Je ne puis me faire à cette morale, lui dis-je. Il y a trois choses dans tout cela qui ne m'entrent point dans l'esprit. La première est qu'on puisse avoir un amant et le regarder sans rougir, car cette liaison entraîne un commerce perpétuel de faussetés; la seconde est qu'on puisse avoir un amant sans qu'on le sache; et la troisième qu'on puisse soutenir les regards de ceux qui en sont instruits, ou qui le soupçonnent. » Mademoiselle d'Ette rêva un moment. « Je connois, me dit-elle ensuite, votre franchise et votre discrétion : dites-moi naturellement quelle opinion on a de moi dans le monde. — La meilleure, lui dis-je, et telle que vous ne pourriez la conserver si vous pratiquiez la morale que vous venez de me prêcher. — Voilà où je vous altendois, me dit-elle. Depuis dix ans que j'ai perdu ma mère, je fus séduite par le cheva-