‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 75 sur 260 · PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. — CHAPITRE III

et pour l'avoir vu dans mon enfance. C'est un homme de beaucoup d'esprit, très-aimable et très-gai, quoique déjà d'un certain âge. Je vois que dorénavant, en restant un peu chez moi, je pourrai me former une société assez agréable.

M. de Francueil a profilé de l'invitation que je lui ai faite; il est venu hier passer l'après-midi avec moi. Il me paroît aimable, et beaucoup plus que je ne le croyois d'abord. Comme il ne m'est venu personne, au bout d'une heure de conversation, et, ne sachant plus que lui dire, je lui ai proposé de faire de la musique ; nous en avons fait toute la soirée. J'ai voulu le retenir à souper, mais il étoit engagé.

Le 6 mars.

Je ne saurois me faire au vide de mon âme ; elle cherche en vain à s'appuyer; ceux à qui mon cœur dcsireroit de s'attacher sont tout entiers sous des liens qui laissent peu de place à l'amitié, ou n'en savent pas goûter la douceur. Madame de Maupeou, lorsque je lui parle de mes sentiments pour elle, me répona, en riant, que je me perds dans mes désirs ; qu'elle n'est pas assez sotte pour me croire sur ma parole, parce qu'un beau matm elle se trouveroit n'être que l'ombre de ce que mon

avoir !a fourniture des sels du Valais qui lui valoit vingt mille livres de rente. Sa fortune, assez belle, se borna li du côté des fiommes ; mais du côté des femmes la presse y étoit : il eut à choisir, et fit ce qu'il voulut. Ce qu'il y a de plus rare et de plus honorable pour lui lut qu'uyant des liaisons dans tous les états, il fut partout chéri, rcclierché de tout le monde, sans jamais être envié ni haï de pcrsoime, et je crois qu'il est mort sans avoir eu de sa vie un ennemi. Heureux homme!

« Cet homme si charmant avoit pourtant ses défauts ainsi que les autres; mais s'il ne les eût pas eus, peut-être eùt-il élé moins aimable. Pour le rendre intéressant autant qu'il pouvoit l'être, il falloit qu'an eût quelque chose à lui pardonner.»

cœur cherche. Mademoiselle d'Ette ne me donne que les moments que sa passion hii laisse ; mes enfants ne sont encore qu'une occupation, un devoir pour moi, et ne remplissent point mon cœur. Je lis, je travaille, je rêve beaucoup, mais souvent je rêve en l'air; aucune idée ne me hxe ; je parcours un grand nombre d'objets dont mon imagination se délourne aussi machinalement et aussi indil'Céremmenl qu'elle s'y est portée. Peut-être M. Gauffecourt, s'il continue à être tout ce qu'il annonce, me sera-t-il par la suite d'une grande ressource. Son âge et sa figure le mettent à l'abri de la censure; mais il faut du temps pour savoir si un homme mérite autant d'amitié que d'estime. M. de Francueil est jusqu'à présent celui qui me distrait davantage; il a des talents et beaucoup d'agrément dans l'esprit. Il m'a engagée à reprendre la musique que j'avois négligée depuis quelque temps; il m'a même donné plusieurs leçons de composition ^

* Bien plus tard, quand tout ce roman sera clos, M. Dupin de Francueil, à soixante ans passés, doit épouser en secondes noces une fille naturelle du maréchal de Saxe, et devenir le grand-père de George Sand. Il y a dans les Mémoires de ma vie, de madame Sand, plusieurs pages qui disent quel fut le caraclère de l'éiéi^ant financier. Quoique ce soit mêler un peu les âges, nous croyons qu'il n'est pas inutile de laisser ici en note peindre M. de Francueil septuagénaire par la dernière compagne de sa vie. En voyant ce qu'il était alors encore, on comprend mieux ce qu'il avait été. Madame Dupin disait donc à madame Sand, tout enfant.

« Votre grand-père, ma fille, a été beau, élégant, soigné, L:racieux, parfumé, enjoué, aimable, affectueux et d'une humeur égale jusqu'à l'heure de la mort. Plus jeune, il avait été trop aimable pour avoir une vie aussi calme, et je n'eusse peut-être pas élé aussi heureuse avec lui; on me l'aurait trop disputé. Je suis convaincue que j'ai eu le meilleur âge de sa vie, et que jamais jeune homme n'a rendu une jeune fimme aussi heureuse que je le fus ; nous ne nous quittions pas d'un instant, et jamais je n'eus Tin instant d'ennui auprès de lui. Son esprit était une encyclopédie d'idées, de connaissances et de talents qui ne sépui.-a jamais peur moi. Il avait le don de savoir toujours s'occuper d'une manière

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