‹ Mémoires, Éd. nouv. et complète avec des additions, des notes et des éclaircissements inéditsChapitre 76 sur 260 · PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE III. m · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE. — CHAPITRE III. m

Epinay, le 5 avril.

Nous sommes venus ici passer les fêtes de Pâques. M. d'Épinay a engagé M. de Francucil à y venir, et j'en ai été très-aise. Il a une politesse si aisée, de la grâce à tout ce qu'il fait, une complaisance, une douceur charmante ; sa figure prévient en sa faveur, et sa conversation a tant d'intérêt, qu'on ne peut se défendre d'en prendre beaucoup à lui. Il a fort réussi auprès de M. de Bellegarde. Auprès de qui ne réussiroit-il pas! 11 peint à merveille, il est grand compositeur en musique; il a toutes sortes de connoissances, et une gaîté précieuse pour moi • J'avoue que depuis longtemps je n'avois passé des mo« ments aussi agréables. M. d'Épinay repart demain pour une nouvelle tournée; elle sera au moins de six mois*.

agréable pour les autres, autant que pour lui-même. Le jour il faisait de la musique avec moi; il était excellent violon, el faisait ses violons lui-même, car il était luthier, outre qu'il était horloger, architecte, tourneur, peintre, serrurier, décorateur, cuisinier, poêle, composilcur de musique, menuisier, et qu'il brodait à merveille. Je ne sais pas ce qu'il n'était pas. Le malheur, c'est qu'il mangea sa fortune à satisfaire tous ces instincts divers et à expérimenter toutes choses; mais je n'y vis que du feu, et nous nous ruinâmes le plus aimablement du monde. Le «oir, quand nous n'étions pas en fête, il dessinait à côté de moi, tandis que je faisais du parfdage, et nous nous faisions la lecture à tour de rôle; ou bien quelques amis charmants nous entouraient et tenaient en haleine son esprit fin et fécond par une agréable causerie. J'avais i)our amies déjeunes femmes mariées d'une façon plus splendide,et qui jioui^ tant ne se lassaient pas de me dire qu'elles m'enviaient Lien mon vieux mari. »

* C'était alors un moment d'importance pour iMM. les lêrmicrs-généraux, et si M. d'Epinay partait eu tournée, c'est qu'il n'éiait pas de>; bonnes têtes du conseil de la Ferme.

« Le bail des fermes doit se renouveler au mois d'octobre prochain. Il est étonnant le nombre de gens qui font des fonds comme ils peuvent, et (|ui remuent toutes les protections de la cour, à connuencer par la reine, jusqu aux seigneurs et dames, pour entrer dans les sous-fermes, que l'on regarde comme une voie sûre pour faire forlune, et qui est

Le 15 avril.

« Que ceux qui sont d'accord avec eux-mêmes sont heureux! m'ccriai-je cematln en m'éveillant. Je suis malheureuse; je connois le moyen d'adoucir mon sort, et je n'ai pas le courage de m'en servir. Tenez donc, ma chère amie, mettre de l'ordre dans mes idées et dans mes volontés. Le ciel ne m'enverra-t-il pas mon amie?» Et comme j'achevois cette phrase, mademoiselle d'Ette entra. «Arrivez donc, lui dis-je, car j'ai bien besoin de vous. » Elle s'assit sur mon lit. Je jetai mes bras autour de son cou, et je l'embrassai en fondant en larmes. ft Qu'avez-vous, me dit-elle; M. d'Epinay vous a-t-il donné quelque nouveau sujet de chagrin? — Grâces à vos conseils, lui dis-je, mon mari n'a plus le droit de m'en donner. Mais je crains de les avoir trop bien suivis, ces conseils; et peut-être déjà, ajoutai-jeen me cachant dans son sein, me blàmez-vous d'avoir pris à la lettre des discours que vous ne me teniez peut-être que pour m'éprou- \er? — Y pensez-vous, me dit-elle? Songez-vous que vous désapprouvez ma conduite et que vous m'accusez de fausseté? A moins que vous n'ayez fait un choix indigne de vous, ce dont vous n'êtes pas capable, je ne puis que TOUS approuver. — Ce n'est point un choix, lui répondisje; je me suis laissé prendre comme un enfant. Je ne sais pas encore moi-même si j'aime, et je sais encore moins si je suis aimée. Quelques petites préférences qui ne partent peut-être que d'un esprit habitué à la galanterie, quelques marques d'intérêt et de compassion qui n'ont

aussi une voie aux femmes de cour pour vendre un peu leur protcc'.ioa Ces projets empêchent la circulation de l'argent. »

[Journal de Barbier, avriri719, t. IV, p. 5G0.)

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